La base humaine

novembre 20th, 2009 § 0

Que l’existence ne se réduise pas aux enregistrements fait dans des bases de données, cela semble aller de soi. On pourrait dire que le flux de nos existences ne saurait s’y réduire, qu’il y a en lui de la résistance envers le monde du calcul et de ce qui laisse des traces. Nos existences restent intactes.

Mais peut être ne faudrait-il pas se laisser aller à cette évidence. Peut-être que la simplicité idiote des bases de données, simples tableaux constitués de lignes et de colonnes, peut bel et bien transformer nos existences. A cette fin il faudrait les penser non comme quelque chose de naturel qui subsiste tel un réservoir, mais comme une structure plastique en contact avec le monde extérieur, les phénomènes tant naturels qu’artificiels.

Notre époque voit une situation nouvelle apparaître: les anonymes, les oubliés de l’histoire sont à présent mémorisés dans des bases de données. Ce sont des traces réduites, simples, mais dont la densité est telle qu’un recoupement entre elles peut permettre une interprétation subtile.

Plus important même que le résultat enregistré est la méthode d’enregistrement qui consiste à concevoir le monde comme quelque chose de découpable et dont le résultat discret peut être assemblé selon des catégories. Cette catégorisation n’est pas sans rappeler le transcendantal kantien mais en poussant celui-ci dans une multiplicité de catégories. Concevoir les êtres humains selon  des catégories interfèrent grandement avec leurs agissements. Ainsi les sites de rencontres nous donnent accès à des profils que nous parcourons. Pour discriminer ceux que nous retiendrons de ceux que nous laisserons, nous nous adaptons à la catégorisation en l’intégrant pour en faire notre mode de lecture. Nous concevons dès lors les êtres humains au premier abord comme un conglomérat de qualités. Ceci entraîne inexorablement la formulation dans le sujet que nous sommes de besoins résumables à ces catégories. Par une boucle étrange ce qui devait être la conséquence devient une cause, comme c’est souvent le cas avec l’informatique. Notre affectivité est hantée par l’enregistrement dans les bases de données et par la facon dont le capital maîtrise les désirs par un cercle entre les besoins et les réponses à ces besoins. Les bases de données deviennent dès lors la base humaine, un a priori.

L’un des premiers usages sociaux des machines calculantes fut dans les camps de concentration et d’extermination. Les déportés étaient mémorisés sur des cartes, leurs vêtements enregistrés, ils étaient perforés.

La déliaison

août 6th, 2009 § 0

Nous nous sommes liés à des gens, arbitrairement. Ils n’étaient pas de notre famille, de notre pays, de notre clan, de notre identité. Nous n’étions de toute façon d’aucun groupe. Nous nous y sommes liés, fruit d’une rencontre, d’un désir, d’une peau. Il y avait le hasard, le devenir qui engage tout. Nous discutions, vivions avec eux, partagions l’essentiel, les projets, les possibles, la quotidienneté dans sa médiocrité comme dans sa douceur attentive. Ces gens inconnus nous sont devenus plus familiers. Nous n’avions jamais pourtant oublié leur étrangeté. Nous ne les avons jamais réduits à être connus. Une infinie distance s’instaurant dans l’éclat d’un regard, dans un mouvement trop brusque de nos corps, dans un éveil matinal. Elles revenaient à elles. Parfois nous nous arrêtions, contemplatifs, de cet étrange mélange entre la proximité et la distance, comme si les deux, la rencontre et la séparation, étaient les deux facettes d’un même sentiment, plus encore de quelque chose dans l’existence plus fort que l’existence même, trop fort peut-être. La seule chose à faire était sans doute, face à cet excès de puissance, une certaine douceur, une certaine apathie, le langage justement parce que celui-ci n’était pas adapté et qu’il signalait dans son effort tout le chemin qui restait à parcourir par rapport à l’autre, la tension vers, qui ne sera jamais réalisée. Nous ne pouvions donc nous rapprocher que du plus distant, de la surprise de cet instant qui nous fait rencontrer quelqu’un.

Il y eu des départs, des promesses effondrées, des contradictions révélées. Il y eu ces déliaisons. Mais dans le secret du pacte lui-même était contenu la possibilité de cette disparition. Quelqu’un sort de votre vie, vite, vite, tout est bouleversé. Vous saviez que ce n’était pas assuré, que les paroles étaient fragiles, la douceur des peaux passagère, et c’était cela qui vous touchait, cette fugacité sensible. Elle se retourne contre vous. Tout se passe comme si votre vie se vidait d’elle-même, parce que vous l’avez exposé  au risque du dehors, à cet autre, à cet inconnu, à cet ami, à cet amour. Il ne reste plus qu’une peau retournée, un gant dont les faces intérieure et extérieure ont été renversées, comme a été renversé le secret d’une promesse non faites.

C’est cette promesse là que vous cherchiez dans l’art. Un objet imaginé, conçu, réalisé et une personne l’observant, mélange de défiance et de désir, se sachant elle-même regardé par d’autres dans un lieu d’exposition, retournant sa perception comme une peau. Un secret de rien, une promesse irréalisée.

Éditer les détails

août 4th, 2008 § 2

Je reçois un message :
http://www.facebook.com/n/?reqs.php#socialmap

Je clique et je peux lire :
You lived in Montréal from 2006 to 2008.
You dated from 2005 to 2008.
Can you confirm these details are true?

Visiblement on me demande de confirmer ou d’infirmer quelque chose. On me parle aussi de vérité, de ce qui s’est véritablement passé. Cette vérité est liée à des dates chiffrées. Il y a 2005, 2006 et 2008 répétés deux fois. Il y a des verbes (To live, To date), un lieu (Montréal). Ce sont des détails. Je sais de quoi il s’agit et en même temps je me demande de quoi il s’agit vraiment. Les deux coexistent, cette connaissance et cette ignorance. Je n’arrive pas à faire le lien entre les deux, à savoir ce que je sais et ce qui reste ainsi dans cette demande inconnu.

Intuitivement je ne clique pas, pas encore, je suspend ma réponse et je réfléchis, non comme un déni de la situation, mais parce qu’entre ce que j’ai vécu avec elle et cette inscription, cette demande d’inscription sociale, il y a un désaccord que rien ne viendra résorber. Les faits sont exacts, les dates aussi sans doute (même si je n’ai pas cette forme de mémoire chronologique). Montréal me dit effectivement quelque chose, j’y ai vécu, j’y vis encore. Comment pourrais-je le nier? Mais puis-je confirmer que ces détails sont vrais ? La formulation même de cette question me fait penser à une forme juridique, à un procès dans lequel on tente d’accorder différents témoignages. D’ailleurs pour que ces événements soient mémorisés dans Facebook, il faut que je les confirme. Plus exactement, il faut trois choses, qu’une personne les écrivent, envoie la demande de confirmation à un tiers et que cette confirmation ait lieu effectivement. L’ensemble de ce processus est langagier, il a affaire avec l’écriture. Tout ceci est empli de suppositions, sur ce qu’est la vérité : au moins deux personnes doivent s’accorder sur des faits. Mais ces faits, vivre ensemble, s’aimer, partager un moment de vie, sont-ils accordables ? N’est-ce pas l’inaccordable même entre deux personnes ? N’est-ce pas la situation même du différend que l’on ne peut chercher à résorber que par la construction et l’imposition d’une autorité langagière sous la forme d’un métalangage ?

La confirmation aura des conséquences sur ma « carte sociale ». Cette carte permet de retracer certains événements sociaux de mon existence, mes amitiés, mes amours, mes activités professionnelles, que sais-je encore. Cette carte appartient à FB. Elle pourra, si on le décide, être recoupée à d’autres informations inscrites dans la base de données de FB. Le temps que j’ai passé sur ce site, les messages envoyés et reçus, les sites que j’ai été voir avant ou après l’utilisation de FB, etc. En recoupant ces différentes informations, on pourra (mais qui « on » ?) déduire sans doute un certain emploi du temps, certaines préférences, certains affects. Dans 10 ans, dans 20 ans, j’aurais sans doute oublié tous ces sentiments, tous ces événements, tout ce moi ancien qui n’existera plus que dans les déductions faites à partir d’une base de données privée appartenant à une entreprise. L’inscription perdra son inscripteur, son référent, je suis pris dans un devenir, je ne serais plus le même, et elle deviendra quelque chose d’unique, de singulier, une trace, souvenir d’une époque passée.

Pour que cette inscription démesurée et inédite dans l’histoire de l’humanité ait lieu, inscription des anonymes que nous sommes, inscription mettant en défaut tout idéal artistique de faire histoire, il faut se mettre préalablement en accord sur les faits. Nous nous sommes aimés de 2005 à 2008. Nous avons vécu à Montréal de 2006 à 2008. Ma confirmation permettra d’en finir avec cette relation puisque ceci sera non seulement rendu public, mais ceci fera aussi parti de sa carte sociale comme de la mienne à l’avenir. Nous pourrons alors exhiber la preuve de notre amour et de notre relation. « Vous voyez je l’ai aimé et elle m’a aimé » puis qu’elle a et que j’ai confirmé cet état de fait.

Faisons à présent un effort, délaissons la structure technique pour revenir au sentiment tendu de la séparation, dans cet aller et retour que nous tentons de ménager au fil de ce blog depuis plusieurs semaines. À l’intimité succède l’infini de la mise à distance s’écartant toujours d’elle-même, écart s’approfondissant comme une promesse non tenue. Ne sentons-nous pas alors que cet amour a été comme rêvé ? N’avons-nous pas un doute profond sur la réalité de ce que nous avons vécu, le sentiment si intense d’une absurdité de la distance comme si son articulation à l’intimité faisait défaut ? Comment pouvons-nous passer de cette si grande proximité à cette distance si froide, si réglée, si définitive ? Comment le possible a-t-il pu ainsi se refermer ? Quelle est cette ligature du devenir ? En retour, comment avait-il pu avoir lieu s’il a pu ainsi se refermer ? La proximité amoureuse nous semble alors appartenir à un autre temps, à un autre moment de notre existence qui s’est détaché de nous. Si je confirme les faits, pourrais-je à l’avenir les rééditer ? Pourrais-je revenir sur les faits et dire par exemple que nous ne nous sommes pas vraiment aimés ? Pourrais-je réactualiser le passé dans le présent puisque le passé amoureux est toujours une promesse ? Pourrais-je en somme être en accord avec ce retour incessant que chacun de nous réalise secrètement dans la mémoire de nos relations amoureuses ? Et si je ne peux revenir dessus, si je ne peux modifier cette inscription réalisée à un moment donné, dans un certain état d’esprit qui peut toujours changer, cela ne voudrait-il pas dire que le récit ainsi fait est inévitable et chronologique ? FB est une certaine modalité d’inscription autobiographique ou la réalité de ce qui a eu lieu s’élabore à partir de la confirmation entre plusieurs personnes sur des faits. FB est un récit dont les règles implicites modélisent l’accès à ce que nous avons été.

Je clique sur « Ignore ». Je ne confirmerais pas ces faits, non parce qu’ils n’ont pas eu lieu, mais parce que le fait même de la confirmation n’est pas neutre, elle serait performative et produirait des effets dont les répercussions me semblent en désaccord profond avec la réalité existentielle de ce qui a eu lieu. Il y a deux boucles : la première est fondée sur l’inscription confirmée dans une base de données, la seconde est basée sur l’inscription changeante de notre mémoire. La première est un fantasme d’un retour intégral de notre existence, car la base de données porte en elle cet absolu fantasmatique et c’est pourquoi il faut que plusieurs personnes confirment et s’accordent sur les faits comme pendant un procès. La boucle est un retour du même. Elle est le procès de l’histoire, au sens hégélien, en train de se faire. La seconde n’est pas une inscription définitive, d’ailleurs elle ne s’inscrit sur aucun support. Elle est inscription si et seulement si je fais et je refais retour vers elle, si par exemple le matin encore somnolent je convoque le souvenir d’une peau et d’un désir, un sourire, la courbe d’une hanche. Elle n’existe que dans ce temps, ni présent ni passé, dont Proust parlait. La boucle est un retour de la différence, de cet écart du temps entre l’intimité passée et l’indifférence présente.

Can you confirm these details are true?

Cette question est la forme de l’inscription existentielle par défaut. Or, on sait bien que l’inscription et l’existence même entretiennent des liens forts. La manière dont j’inscris ma vie, modèle pour une grande part ma vie. Le récit que je réalise performe l’avenir de ce qui sera raconté. Ai-je le désir que ce que j’ai vécu appartienne à FB ? Que les règles d’inscription soient celles décidées par FB ? Ou est-ce que je préfère rester dans la ligne de fuite d’un problème en disant : « Nous nous sommes aimés ? », question à jamais tenue vers l’autre.

Where Am I?

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