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	<title>Gregory Chatonsky &#187; shoah</title>
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		<title>L&#8217;ère du soupçon</title>
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		<pubDate>Fri, 29 Feb 2008 12:37:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Grégory</dc:creator>
				<category><![CDATA[Politique]]></category>
		<category><![CDATA[mémoire]]></category>
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		<description><![CDATA[On se souvient de l&#8217;affaire Wilkomirski, il y a à présent l&#8217;affaire Misha Defonseca, auteur de &#171;&#160;Survivre avec les loups&#160;&#187; qui a été produit en film. Defonseca reconnaît quant à elle l&#8217;entrelacement entre sa vie réelle et imaginaire et son identification aux victimes absolues, les Juifs de la Shoah. Comment répondre à ces &#171;&#160;faux témoignages&#160;&#187; [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>On se souvient de l&#8217;affaire Wilkomirski, il y a à présent l&#8217;affaire Misha Defonseca, auteur de &laquo;&nbsp;Survivre avec les loups&nbsp;&raquo; qui a été produit en film. Defonseca reconnaît quant à elle l&#8217;entrelacement entre sa vie réelle et imaginaire et son identification aux victimes absolues, les Juifs de la Shoah. Comment répondre à ces &laquo;&nbsp;faux témoignages&nbsp;&raquo; dont le nombre augmentera à mesure que les témoins directs disparaitront?</p>
<p>S&#8217;il s&#8217;agit dans un premier temps de déterminer la vérité d&#8217;un témoignage, c&#8217;est-à-dire d&#8217;instruire un procès historique, ces témoins imaginaires entraînent un doute sur l&#8217;ensemble des témoignages au moment même ou les témoins disparaissent. Or d&#8217;une part, le savoir des historiens ne suffira jamais à déterminer avec certitude la vérité d&#8217;une expérience, et en ce sens l&#8217;apport des témoins est indispensable dans la finitude même de leur disparition, mais encore il faut penser que ces témoins imaginaires sont des symptômes de la façon dont l&#8217;Occident a traité la mémoire de la Shoah par une victimologie, une occultation (jusqu&#8217;aux années 80) et ensuite une déferlante d&#8217;identification dont l&#8217;apogée a été la proposition obscène de Sarkozy.</p>
<p>Le fait de s&#8217;identifier aux victimes de la Shoah entretient une certaine complicité structurelle avec ce qu&#8217;elle croit dénoncer. Elle est une forme d&#8217;oubli. Proposition qui semble étrange et pour ainsi dire choquante mais que j&#8217;aimerais expliquer: en s&#8217;identifiant, on passe de la singularité des individus, qui avaient un nom, une vie, un visage qui jamais ne se répéterons, à la généralité d&#8217;un symbole. C&#8217;est ce qui se passe quand par exemple, une personne d&#8217;origine juive explique que ce sont les Juifs qui ont été exterminés, en oubliant par là même qu&#8217;ils n&#8217;étaient tous Juifs qu&#8217;aux yeux des nazis. Un enfant de 2 ans se sent-il Juif? Une personne convertie au catholicisme et ayant un grand-parent Juif, se sent-il Juif? Cette manière de passer de la singularité existentielle à la généralité d&#8217;un symbole, c&#8217;est-à-dire finalement d&#8217;un mot qui concerne toujours plus celui qui parle que ce dont il parle (lorsque je prononce l&#8217;extermination du peuple Juif, je m&#8217;inclue dans ce peuple, je m&#8217;y donne immédiatement une place), oublie la résistance de chaque vie à la subsumation des mots. Cet oubli peut avoir plusieurs formes allant du bon sentiment identificatoire à la folie exterminatoire. Les intentions ne sont bien sûr pas les mêmes, mais les structures sont proches.</p>
<p>C&#8217;est pourquoi chacun souhaite avoir <em>son </em>génocide pour parvenir à déterminer <em>son </em>identité propre. Il y a là un paradoxe, car comment le désir de reconnaissance d&#8217;une disparition peut-il constituer une manière de se définir? C&#8217;est peut-être l&#8217;une des tensions de notre époque, qui fait que les personnes qui ont produits de faux témoignages l&#8217;ont sans doute fait pour se trouver, pour savoir qui ils étaient. Un détour vers soi car donner un nom à la victime disparue, et si possible son propre nom, est une manière de réconcilier cette tension en nous, entre l&#8217;anonyme et la peau, entre le proche et le lointain, entre ce que nous ignorons de nous et ce que nous savons, etc. Bref, la Shoah hante certains parce qu&#8217;ils sont d&nbsp;&raquo;abord hantés par eux-mêmes. L&#8217;identification en ce sens là ne nous rapprocherait en rien du référent (les morts) mais ramenerait ce dernier au sujet que nous sommes.</p>
<p>L&#8217;hypertrophie de la mémoire peut constituer une forme d&#8217;oubli. Dans la mémoire de Shoah il s&#8217;agit sans doute de garder une part d&#8217;oubli, en sachant que nous ne saurons jamais, que quelque chose résiste à notre connaissance. Non une apologie de l&#8217;ignorance ou de je ne sais quel ineffable, mais plutôt le respect, c&#8217;est-à-dire la distance, dû à ceux qui ont disparus. L&#8217;identification consiste souvent à utiliser les morts pour des fins propres. Lorsque le livre de Wilkomirski est sorti, je me souviens de mon émotion, de celle d&#8217;historiens reconnus de la Shoah, de mes amis témoins. Nous avions réussi par ce livre à boucher une lacune, car il contait l&#8217;existence de celui qui justement faisait défaut, un enfant ayant survécu à Maïdanek. Cet enfant, ces enfants sont morts. Ils manquent et si nous souhaitons soulager cette absence ce sera plus pour nous-mêmes que par respect pour eux, ce sera en les oubliant. La seule manière de faire en sorte de ne pas les oublier n&#8217;est donc pas de s&#8217;identifier à eux, de se dire avec pathos &laquo;&nbsp;Si j&#8217;étais né à cette époque&#8230;&nbsp;&raquo;, mais comme l&#8217;a fait Serge Klarsfeld de dresser la liste des noms, des dates de naissance, des lieux d&#8217;habitation et de retrouver une photographie d&#8217;eux, retrouver un visage qui nous regarde plus que nous le regardons.</p>
<p># Stefan Maechler (2001a): The Wilkomirski Affair: A Study in Biographical Truth, Translated from the German by John E. Woods. Including the text of Fragments, New York: Schocken Books, ISBN 0-8052-1135-7<br />
# Blake Eskin: Life in Pieces: The Making and Unmaking of Binjamin Wilkomirski, New York and London: Norton, 2002, ISBN 0-393-04871-3</p>
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