Dernier projet / Last

> OZ, un projet pour la revue du 104 // English below //

Depuis longtemps, mes travaux questionnent la textualité, la traduction et la translation entre différentes langues, le texte sous sa forme écrite et, plus précisément, les conditions et le moment où parfois le texte écrit devient une image.

Sur l’invitation de Camille Louis, je me suis vue offrir la possibilité de produire un projet spécifiquement pour internet, pour le premier numéro de la revue du 104, qui se focalise sur les recherches d’Aby Warburg. À la lecture du projet de la revue, j’ai décidé de prendre pour point de départ et champ d’exploration un travail qui utilise internet comme lien et comme interstice. Ce travail en cours s’intitule « Sweet Dream (Toulouse-Paris) ».

Il s’agit d’une installation interactive qui procède de deux lieux géographiques
- Toulouse.
Sur l’un des murs blancs de la galerie Duplex, se trouvent deux touches d’un clavier classique d’ordinateur.
Ces deux touches noires portent les inscriptions blanches « Sleep » et « Wake up » ; elles sortent du mur à hauteur de la main. Les visiteurs peuvent appuyer dessus autant qu’ils le veulent.
- Paris :
Les deux touches sont reliées, par le biais d’un programme et d’une connexion internet à la lampe de chevet située dans mon appartement.

Ainsi, pendant toute la durée de l’exposition, soit 1 mois, les visiteurs auront tout loisir de contrôler l’allumage et l’arrêt de ma lampe, de jour comme de nuit.
Cette installation interroge deux espaces physiques comme éléments narratifs – un espace public : la galerie Duplex, et un espace privé : ma chambre – et par là même, deux espaces symboliques liés : la réalité et la fiction.
Il existe ici un paradoxe : ces deux espaces sont connectés mais, pour le visiteur, il n’existe aucune preuve que les boutons sont connectés à quoi que ce soit.

Sur le cartel, deux indices sont néanmoins donnés : le titre et la liste des différents matériaux utilisés pour l’installation.
Cette installation repose donc sur un risque : celui de la croyance. Pour que le spectateur « s’engage » dans ce travail, il faut qu’il y croit. Bien sûr, il peut être déçu par l’aspect minimal de l’installation, déçu parce qu’il se trouve devant un vide.
Ce vide est important. Il est ce qui connecte les deux lieux géographiques, les deux acteurs de l’installation. Et concrètement, ce vide qui permet le lien entre le visiteur et l’artiste, c’est internet.

Pour le projet de la revue du 104, j’ai voulu – non pas rendre visible ce vide (ce serait évacuer le mystère de cette installation et ce qui la rend questionnante), cet interstice – mais l’affecter.
Comme point de départ, il était intéressant de noter que le mot « affecter », tire sa racine du mot latin « affectare », soit « rechercher », « poursuivre ».
Il s’agissait donc de poursuivre et rechercher les histoires potentielles qui relient ces deux espaces…

Ma réponse pour affecter cet interstice a été faite de détours, de dérives, de digressions, d’intervalles. Elle s’intitule « Oz ».

Dans son travail Warburg parle d’iconologie de l’intervalle, où les écarts agissent comme des révélateurs. Ils sont essentiels à cette iconologie qui n’est pas là pour expliquer, résoudre un problème ou une complexité, mais pour l’exposer, la mettre en lumière par une nouvelle production (un montage).
Cette approche iconologique et méthodologique m’est apparue tout à fait familière, et j’ai donc consciemment adopté cette méthode.
J’ai d’abord regardé les deux images produites à chaque extrémité du dispositif. *
> À Toulouse, c’est l’image minimaliste d’un mur avec deux touches de clavier.
> À Paris, c’est une nature morte très classique, produite dans ma chambre lorsque ma lampe de chevet s’allume, conséquence du geste d’un visiteur à Toulouse… J’aime beaucoup l’idée qu’une action aussi banale donne lieu, à la création concrète et immédiate d’une nature morte. Il m’est apparu évident que je favorisais le « ON » (par rapport au « OFF »), dans l’image mentale que cette installation produisait.
Je me suis dit, que les spectateurs, par l’action d’allumage (ON), produisait un univers alternatif, quasi magique (OZ)

En parallèle, je me suis interrogée sur internet comme espace à affecter, et réciproquement, qui nous affecte. Je l’ai comparé au cinéma, notamment parce que cette relation à la croyance y est aussi essentielle (pour que je sois affectée par un film, il faut à la fois que je sois dans le film, que j’y crois, tout en sachant qu’il n’est pas la réalité).

Tout naturellement, je me suis penchée sur « Le magicien d’Oz », un des films les plus représentatifs de cette croyance.
Me questionnant sur l’intervalle, je me suis intéressée à celui du film : la transition de Dorothy entre le monde réel et le monde d’Oz.
Dans ce passage du film, Dorothy fuit une tornade. Elle se réfugie dans la maison, et, assommée par une fenêtre qui s’envole, elle s’évanouit (elle tombe en Oz, si je peux dire).
Tout tourbillonne autour d’elle et lorsqu’elle se réveille, elle se lève et regarde par la fenêtre : on la voit très clairement devant un écran de cinéma. Elle est spectatrice, et la métaphore qui va se développer tout au long du film devient très claire : Oz, c’est la magie du cinéma, le film, la fiction où l’on voit la réalité déformée. Où l’on côtoie les gens que l’on connaît dans la réalité (ici des archétypes) sous des traits déguisés : une sorte de révélateur donc. Un film est le lieu où la fiction nous en dit plus sur la réalité que la réalité elle-même…
Pour sceller les choses, Dorothy, une fois sortie de la maison, fait ses premiers pas dans le royaume d’Oz, puis ayant jeté un coup d’oeil émerveillé autour d’elle, dit : « Toto, I have the feeling we’re not in Kansas anymore », qui se traduit directement par le constat : Toto, nous ne sommes plus dans la réalité.

La fin, qui est aussi la résolution du « Magicien d’Oz », parle aussi de croyance, et de l’ambivalence de ce rapport dans le cinéma**. En effet, le puissant magicien (= le cinéaste) qui règne sur Oz est dévoilé. Il se trouve n’être qu’un homme ordinaire. Cet homme présente les mêmes traits que le saltimbanque du début du film, celui qui – et ce n’est pas anodin – faisait semblant de lire dans une boule de cristal..

J’ai intégré ces diverses réflexions dans ma pièce pour internet.
Cette proposition tente, avec des moyens formels minimaux (typographie, mouvement rotatif simple, bande son travaillée pour souligner une relation déformée de la réalité, cadence qui se trouve être fonction de la vitesse de connexion de l’internaute et qui produit des effets saccadés***) d’exprimer cette relation singulière à la réalité que l’on entretient lorsqu’on pratique internet. Ce va et vient fascinant et hypnotisant entre deux univers, le fait que d’un instant à l’autre on peut basculer de l’un à l’autre.

………………………………………………………………..

> http://incident.net/works/104
………………………………………………………………..

For a long time now, my work has questioned text in its written form, as well as translation between various languages, translatory movements, written text in general and more particularly, the moment, and conditions of its becoming an image.
When invited by Camille Louis, I was offered the possibility to create a work specifically designed for internet, the context being the first issue of « CENTQUATREVUE », which focused on Aby Warburg’s work and research.
When I read the 104 journal project, I immediately decided to take one of my artworks as a starting point and case study. The work in question is an interactive installation called « Sweet Dream (Toulouse-Paris) ». I selected this work for two main reasons: first, because it was a work in progress, and second, because I was using the Internet both as a link and as an interstice.

« Sweet Dream (Toulouse-Paris) » – A summary.

The installation is displayed in two different geographical spaces simultaneously:
- « Duplex Gallery » in Toulouse – France.
Two common keys from a computer keyboard are embedded in one of the walls of the gallery. These keys bear the words « Wake up » and « Sleep ». Visitors can press any of these keys at anytime.
- My apartment in Paris – France.
My bedside table lamp is switched on and off whenever a visitor presses the « Wake up » or the « Sleep » button.

For the duration of the exhibition, the installation allows visitors to control the lamp, through a computer application and a signal sent via the network.
The installation questions two different physical spaces as narrative components of reality and fiction. One is public (the gallery), one is private (my bedroom).

Even though the info card gives the audience enough clues to what is at stake (the title, the list of the various elements of the installation, and their locations ), the challenge of such an installation is that there is no immediate proof that the two spaces are connected, and that there is a consequence in pushing a button.
So this piece relies on the visitor’s belief that is, for him to engage in the work, he needs to believe in it. And of course , this in itself is a hurdle, since the minimal aspect of the installation is off-putting, and it is an immaterial, empty space (the internet) that connects him or her to the other side of the installation.

For « CENTQUATREVUE », I really wanted to work on this empty space, but didn’t want to make this interstice visible as such. Instead, my intention was to infuse it with something new, in order to reveal it.
Searching how to affect the interstice was deliberately paved with detours, digressions, intervals, and drifts.
In his work, Aby Warburg speaks about the iconology of the in-between, where the in-between gap is a kind of revelation, and is essential to an iconology which aim is not to explain, resolve a problem or a complexity, but to exhibit it, to show it in a new light and through a new production of signs (a montage).
This way of dealing with iconology was very familiar to me, so I consciously took on this method.

Firstly, I observed the two images produced on each side of my installation.
In Toulouse, I saw a very minimal image: a white wall with two black keys.
In Paris, a very classical Still Life appeared each time my lamp was switched on.
I liked the fact that the simple act of pressing a button could produce a real Still Life. And while observing this, I realized how much I favoured the « On » in the process. I told myself that the pressing of a button (ON) was producing an alternative to the usual, a kind of variation of reality, something nearly magical (OZ).

Very naturally, this led me to the « Wizard of Oz », a film in which the concept of belief is essential. When viewing this film again, still questioning the interval, I focused on the transition between the real world and the world of OZ.
In that particular segment, Dorothy is running away from the tornado and takes shelter in the house. Knocked out by a flying window, she passes out (she falls in Oz if I may say). When she comes to, she gets up, stands by the window and looks outside. The layout of this scene is pretty obvious: she stands in front of a cinema screen, she’s become a spectator. From then on the film metaphor appears clearly: Oz is the magic of cinema, it’s the land of fiction, where reality is twisted and becomes an alternate space where illusion is more real than reality itself.
When Dorothy eventually comes out of the house, she looks around her, puzzled, and says: « Toto, I have the feeling we’re not in Kansas anymore », which can literally translated into: Toto, I have the feeling we’re not in reality anymore. From then on, the metaphor of an alternate space will unfold, telling us how much staged machinery can fascinate, how much we can believe in it, even though we know it isn’t reality.

The end of the movie holds the resolving of the magical mystery, thus speaking about the main and ambivalent belief in cinema:
When the powerful wizard appears solely as a common man, he actually has the same features as the illusionist that Dorothy met at the start of the movie, the same person that was faking reading in a crystal ball…

With these concepts in mind, I worked on my proposition for the 104. I tried to synthesize them and show how the internet could integrate them all at once.
I also realised that there was a connection between the word « ON » and the word « OZ « . That is, they were formed by the same signs. And finally that, by rotating one, you would end up with the other.

The end piece uses this relationship metaphorically, and tries with very minimal formal means such as typography, rotating movement, sound piece, and velocity implied by the users’ connection speed, to express the singular relation one has with reality when on the internet, and especially when one practices fiction on the internet.
It shows how a simple repetitive movement can take you from one universe to another.