Je voudrais maintenant me demander si le principe formel de symétrie distordante peut être relevé dans le domaine du web 2.0, et en particulier dans la pratique du social networking à travers les sites communautaires ou à identifiant personalisé (facebook, myspace, flickr, etc.).
Ces sites se présentent tous comme des zones semi-privées, puisque la plupart des fonctionalités sont circonscrites à l’intérieur du territoire “loggé”. Par exemple sur Myspace, on ne peut pas regarder les albums photos des profils en tant que simple visiteur. Sur Facebook, on ne peut pas voir les profils des utilisateurs qui ne sont pas des “amis”. Donc, en plus d’être loggé, il faut être inscrit dans un tissu social minimum – c’est à dire Facebook exige une pratique active de la communauté. Sur Flickr, on peut consulter toutes les images depuis l’extérieur. La partie sous login correspond aux fonctions de bookmarking, et de mise en ligne. Tout le monde peut voir, mais seulement l’utilisateur loggé peut montrer (ses propres images comme un artiste, ou celles qu’il a sélectionnées comme un curateur).
Le rituel du login assigne au user une identité unique. Le login se fait parfois sur une page intercalée entre la homepage “anonyme” et la homepage “personelle”. Cette page de sas induit un temps d’arrêt dans la navigation, elle fait rupture entre un monde public et générique et un monde identifié dans lequel le user et sa machine (plus particulièrement : son accès réseau) sont la même entité.
On voit donc que ce protocole définit les sites communautaires comme des géographies circonscrites, et qu’il transforme le user en un personnage de ce territoire. Est-il possible de relever des réflections, des points correspondants et distordus entre ce personnage et le user qu’il dédouble ? Est-ce que la symétrie elle-même – comme c’est le cas pour le monde du dessous dans le film expressionniste – engendre la distorsion ?
En se loggant, le user se trouve résumé par les qualifiants proposés par le site communautaire.
Bien que le principe fondateur du site communautaire soit une base de profils personnalisables, les qualifiants proposés en QCM par le site lui-même sont souvent basiques. C’est comme si on cherchait à établir des points communs, et non des différences entre les portraits. Sur Myspace, on est soit célibataire, soit libertin, soit en couple, soit heureux parent, mais on ne peut pas créer de cas alternatif (”autres” n’existe pas). Pour pousser plus loin la customisation du profil, il faut apprendre le “code”, ce qui peut éventuellement engendrer, comme le critère de popularité, un modèle de hiérarchie sociale.
Néanmoins, d’autres aspects du profil peuvent mettre en jeu des domaines de définition extrêmement vastes, comme les goûts musicaux par exemple. Le profil user de LastFM est pondéré en continu par la totalité des écoutes sur l’iTunes de l’ordinateur. La finalité du service est de créer pour chaque profil un flux musical personnalisé (une “radio”) qui se fonde sur la comptabilité des écoutes pour proposer des artistes de même tendance. Il y a dans ce cas une incidence directe et automatique des données recupérées du monde réel sur le profil loggé. Ce processus donne le jour à une playlist, c’est à dire à quelque chose que l’on considère aujourd’hui comme un acte créatif et expressif. Pour cela, le programme se nourrit de l’activité et les choix du user dans son espace réel – et même, d’une forme d’intimité : la musique que le user aime écouter dans “son” monde. Puis, il digère de manière logicielle cette information. Algorythmes, analyse matricielle des préférences peuvent probablement être combinés avec des impératifs commerciaux et promotionnels, comme la prime diffusion de morceaux libres de droits. Et finalement, il va intervenir dans l’espace réel du user, si celui-ci “allume” la radio, pendant qu’il travaille par exemple.
En termes de mystère, d’irrationalité et de complexité, est ce que le monde du dessous ne serait pas plutôt le monde réel, tandis que le monde loggé ressemblerait au monde connu et rassurant du dessus ?