{"id":3930,"date":"1996-03-02T19:51:00","date_gmt":"1996-03-02T18:51:00","guid":{"rendered":"http:\/\/incident.net\/v9\/?post_type=portfolio&#038;p=3930"},"modified":"2020-06-16T09:20:13","modified_gmt":"2020-06-16T07:20:13","slug":"panne","status":"publish","type":"portfolio","link":"https:\/\/incident.net\/?portfolio=panne","title":{"rendered":"La panne (1996)"},"content":{"rendered":"\n<p>Comment les programmes peuvent-ils engendrer de l\u2019ind\u00e9termination, de l\u2019improbable et de l\u2019improgrammable? R\u00e9pondre \u00e0 ces questions suppose que soit d\u00e9velopp\u00e9e une esth\u00e9tique.<br> (Stiegler Bernard)<\/p>\n\n\n\n<p> A pr\u00e9sent le curseur s\u2019est arr\u00eat\u00e9, il est rest\u00e9 bloqu\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran.<br> On voit la main s\u2019agiter sur la souris, mais rien ne bouge sur le moniteur. Il ne reste plus qu\u2019une fen\u00eatre ouverte et des signes, des symboles perdus \u00e0 tout jamais. Ils n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 sauvegard\u00e9s, \u00e0 pr\u00e9sent ils n\u2019auront plus aucune chance d\u2019\u00eatre m\u00e9moris\u00e9.<br> Le texte \u00e9crit a \u00e9t\u00e9 perdu. On ne sait m\u00eame plus s\u2019il a r\u00e9ellement exist\u00e9. La preuve fait d\u00e9faut. On ne peut m\u00eame pas s\u2019insurger. C\u2019\u00e9tait un bug rien de plus. Alors, il faut malgr\u00e9 tout continuer, continuer de pianoter sur le clavier. Reprendre tout \u00e0 z\u00e9ro. Recommencer<br> Tout d\u2019abord rallumer l\u2019ordinateur, entendre son ronronnement auquel il faut se r\u00e9habituer, puis un son assez aigu qui vient vous r\u00e9veiller de cette torpeur o\u00f9 vous \u00e9tiez plong\u00e9 et o\u00f9 vous aviez essayer de retrouver dans votre m\u00e9moire ce texte que vous avez \u00e9crit. Mais vous ne vous souvenez que de quelques brides parsem\u00e9es. Pourtant c\u2019\u00e9tait vous qui l\u2019aviez \u00e9crit.<br> Etait-ce bien vous? Vous le savez plus. Vous attendez.<br> Vous commencez \u00e0 pianoter sans trop savoir par quel bout commencer, vous qui aviez d\u00e9j\u00e0 quasiment tout \u00e9crit, c\u2019est perdu et envol\u00e9. Alors vous y allez un peu \u00e0 l\u2019aveuglette. Non, rien ne vient.<br> Vous h\u00e9sitez. Faut-il essayer de se rem\u00e9morer le texte perdu ou bien partir d\u2019un tout autre point comme si de rien n\u2019\u00e9tait? Les choses ne sont pas si simples, car si vous optez pour la premi\u00e8re solution vous ne pourrez pas recommencer \u00e0 l\u2019exact ce qui s\u2019est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9. Si par contre, vous essayez la seconde proposition vous restez dans l\u2019instabilit\u00e9 car vous avez d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit et cela vous ne pouvez pas compl\u00e8tement l\u2019oublier.<br> Vous vous acharnez \u00e0 pr\u00e9sent. Vous vous tenez entre ces deux positions. Vous restez au seuil de cette diff\u00e9rence. Vous prenez les id\u00e9es par tous les bouts. Elles viennent \u00e0 vous.<br> (Le texte qui suit est l\u2019histoire de ce texte irr\u00e9m\u00e9diablement perdu)<br> La fin du XIXeme si\u00e8cle.<br> La monstre. L\u2019hyst\u00e9rique. La menace insistante que quelque chose va s\u2019arr\u00eater.<br> L\u2019interruption.<br> Les genres sont menac\u00e9s, le regard qui se reprend aussi et qui tente de se voir une nouvelle fois couch\u00e9 sur le papier photographique.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re image se d\u00e9compose en trois parties distinctes dont les passages \u00e9tablissent une certaine affectivit\u00e9 visuelle. En bas, ce sont des jambes monstrueuses d\u00e9form\u00e9es par la scarlatine. En haut un visage cach\u00e9 par un tissu qui plonge le long du dos, visage dont la nature nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par le centre de la photographie, qui repr\u00e9sente le torse de cette femme, un torse \u00ab normal \u00bb, aux seins ronds et attirants, les bras l\u00e9g\u00e8rement repli\u00e9s sur eux-m\u00eames. Le visage n\u2019est pas cach\u00e9 parce que horrible, mais pour occulter l\u2019identit\u00e9 de la jeune femme qui craint d\u2019\u00eatre reconnu dans son pr\u00e9sent devenu aujourd\u2019hui historique. Deux temps se r\u00e9duisent \u00e0 un seul.<br>\nCette photographie n\u2019est pas celle d\u2019une monstre, le corps n\u2019est pas entier. Flux et passages, ce corps est une petite machinerie avec ses coupures et ses \u00e9changes, ses parties segment\u00e9es et travers\u00e9es par une identit\u00e9 voil\u00e9e. Il n\u2019y a qu\u2019un carr\u00e9 de difformit\u00e9. L\u2019image est celle d\u2019une monstruosit\u00e9 diffuse qui ne parvient pas \u00e0 se reconna\u00eetre, de haut en bas le regard avance et ne parvient pas \u00e0 se fixer.<br>\nLa scarlatine, dit le m\u00e9decin, et le photographe ou l\u2019\u00e9diteur sous-titre le document \u00ab dame voil\u00e9e \u00bb. Dame! quel est donc son \u00e2ge? C\u2019est jusqu\u2019\u00e0 son \u00e2ge, jeune, voyez ses seins, qui est cach\u00e9. La scarlatine, une maladie, un incident qui fixe sur le corps ses traces. Pouvait-on la soigner en 1878? Qu\u2019est devenue cette femme qui s\u2019est laiss\u00e9e photographier les jambes? A-t-elle surv\u00e9cu? On lui a menti, le m\u00e9decin n\u2019a pas voulu fixer ses seules jambes mais aussi son torse et son visage cach\u00e9, la diff\u00e9rence entre les trois. Comment a-t-elle r\u00e9agi lorsqu\u2019elle a compris ce qu\u2019on lui faisait? Est-ce qu\u2019on lui a montr\u00e9 la photographie une fois tir\u00e9e? Sa main droite fait un l\u00e9ger boug\u00e9, elle semble toucher sa bouche comme pour faire taire un individu hors champ, le photographe lui-m\u00eame peut-\u00eatre, \u00e9tant plus sensible au dispositif photographique que lui. Le coude gauche bouge aussi, quel \u00e9tait son mouvement? Peut-\u00eatre essayait-elle de cacher ses seins, si beaux, tandis que le photographe lui disait de bien \u00e9carter les bras pour qu\u2019on puisse tout voir, tout regarder.<br>\nDerri\u00e8re elle, un drap blanc, petit cabinet des horreurs si fr\u00e9quent \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier. Malgr\u00e9 ce dispositif, quelque chose se d\u00e9robe \u00e0 la mise en sc\u00e8ne, peut-\u00eatre ce boug\u00e9 de la main droite et du coude gauche \u00e0 peine perceptible sur une reproduction de mauvaise qualit\u00e9. Pourtant, on lui avait dit de ne pas bouger, en 1878, le temps de pause n\u2019est pas encore le temps r\u00e9el du d\u00e9clic. Les pieds sont plong\u00e9s dans une semi-obscurit\u00e9, le centre spatial de l\u2019image correspond \u00e0 sa lumi\u00e8re, c\u2019est le ventre tout en relief qui s\u2019expose, on glissera ensuite le long des jambes qui gardent ce nom malgr\u00e9 leur aspect monstrueux.<br>\nCette photographie n\u2019appartient pas au genre \u00ab monstre(s) \u00bb de cette \u00e9poque, mais \u00ab maladies monstrueuses \u00bb, ce qui est tout diff\u00e9rent. La monstruosit\u00e9 des jambes est ici une perturbation qui, simultan\u00e9ment produit un passage, des passages verticaux. La coupure, le flux, une petite machinerie. Quelque chose circule parce que notre regard s\u2019est arr\u00eat\u00e9 un instant, n\u2019ayez pas peur, il reprendra sa course et trouvera des diff\u00e9rences entres les diff\u00e9rentes parties du corps, des diff\u00e9rences qui lui permettront de sentir un peu plus la monstruosit\u00e9 de chacune des parties compar\u00e9es, et leur beaut\u00e9.<br>\nLe regard \u00e0 peine soulev\u00e9 du voile, imaginez, la femme se repose, car ses jambes lui font mal. Elle s\u2019assoit dans un canap\u00e9 de velours dispos\u00e9 juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Le photographe, peut-\u00eatre est-il (aussi) docteur, a plac\u00e9 dessus, pour l\u2019occasion, un drap blanc, partie d\u00e9coup\u00e9e du d\u00e9cor. Il ne lui dit pas pourquoi il l\u2019a d\u00e9pos\u00e9 sur le canap\u00e9. Elle ne lui demande rien d\u2019ailleurs, elle est fatigu\u00e9e, elle ne pense pas, ses jambes arrivaient \u00e0 peine \u00e0 la soutenir, seul leur poids parvenait \u00e0 sauvegarder un \u00e9quilibre pr\u00e9caire, le temps d\u2019une pause photographique.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019hyst\u00e9rique dans toute la splendeur du XIX\u00e8me si\u00e8cle, un spectacle o\u00f9 la douleur tentait de s\u2019inventer.<br>\nL\u2019hyst\u00e9rique d\u00e9cha\u00een\u00e9e, enferm\u00e9e, l\u2019hyst\u00e9rique compl\u00e8tement d\u00e9traqu\u00e9e. Elle fait peur aux foules avec sa maladie, elle ne marche pas droit, elle ne marche pas bien. Cette b\u00eate noire fait aussi peur au m\u00e9decin qui doit traiter \u00ab des maladies dont tous les auteurs s\u2019accordaient \u00e0 regarder comme le type de l\u2019instabilit\u00e9, de l\u2019irr\u00e9gularit\u00e9, de la fantaisie, de l\u2019impr\u00e9vu, comme n\u2019\u00e9tant gouvern\u00e9es par aucune loi, par aucune r\u00e8gle, et comme n\u2019\u00e9tant li\u00e9es entre elles par aucune th\u00e9orie s\u00e9rieuse \u00bb1 . Ce n\u2019est plus une partie de corps qui est monstrueuse, comme coup\u00e9e et (donc) reli\u00e9e au reste, non, c\u2019est le corps enrag\u00e9, le corps qui ne se ma\u00eetrise plus, l\u2019\u00e2me malade qui ne contr\u00f4le plus rien, ni les gestes, ni la douleur, ni l\u2019extase. Toutes les postures sont atrophi\u00e9es, tour \u00e0 tour chaque partie est affect\u00e9e.<br>\nL\u2019ut\u00e9rus est, selon Hippocrate, cette partie d\u00e9plac\u00e9e et animale, et le sexe de la femme est \u00ab un sexe tant fragil, tant variable, tant muable, tant inconstant et imperfeict, que Nature me semble (parlant en tout honneur et r\u00e9v\u00e9rence) s\u2019estre esguar\u00e9e de ce bon sens par lequel elle avoit cr\u00e9\u00e9 et form\u00e9 toutes choses, quand elle a basty la femme. \u00bb2 L\u2019hyst\u00e9rie est le nom donn\u00e9 \u00e0 cette matrice malmen\u00e9e.<br>\nMais l\u2019incident est mis en sc\u00e8ne et le d\u00e9cha\u00eenement du corps aussi. Le corps peut-il \u00e0 son tour mentir? Le m\u00e9decin Charcot est l\u00e0, muni de son appareil \u00e0 capter toutes les lumi\u00e8res. On ne reviendra pas sur le fait que l\u2019hyst\u00e9rique r\u00e9pond par ses mouvements irr\u00e9guliers et ses spasmes aux exigences du docteur, qui dit \u00ab voici la folle, la cingl\u00e9e! \u00bb. Peu importe la photographie, puisque celle-ci appartient aux s\u00e9ries d\u2019anatomie pathologique de la Salp\u00eatri\u00e8re o\u00f9 les m\u00e9decins, v\u00e9ritables \u00ab policiers scientifiques \u00bb, \u00e9taient \u00e0 la recherche d\u2019une diff\u00e9rence, dans ces corps, dans ces visages et images, pour reconna\u00eetre la d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. Il s\u2019agissait d\u2019anticiper l\u2019incident pour mieux le ma\u00eetriser, d\u2019en trouver la cause, le si\u00e8ge, enfin, pour remettre tout cela en une place convenable. Il fallait photographier, encore et encore, chercher une cause, des causes, des raisons \u00e0 l\u2019irritation sexuelle. Chaque stade de la crise d\u2019hyst\u00e9rie, \u00e9pilepto\u00efde, clownisme, attitudes passionnelles, d\u00e9lire, etc., \u00e9tait autant de chronographies possibles. Il fallait suivre le mouvement, rep\u00e9rer chaque \u00e9tape de la crise pour d\u00e9crypter, sur documents photographiques, le message ainsi envoy\u00e9.<br>\nL\u2019image est plus th\u00e9orique ici, elle appartient \u00e0 une s\u00e9rie. Le corps ne dysfonctionne pas, il s\u2019adapte \u00e0 l\u2019objectif photographique, r\u00e9pond au regard m\u00e9dical, d\u00e9livre les sympt\u00f4mes voulus pour parvenir aux hypoth\u00e8ses d\u00e9fendues. On ne garde que les postures efficaces et r\u00e9guli\u00e8res comme celles de la fameuse Augustine, calculables dans le syst\u00e8me de coordonn\u00e9es psychologiques \u00e9tabli. Sinon l\u2019hyst\u00e9rique retournera chez les Ali\u00e9n\u00e9s, ces incurables. Elle doit s\u00e9duire, provoquer le d\u00e9sir du regard asilaire, confirmer le concept d\u2019hyst\u00e9rie des m\u00e9decins, toute \u00ab une technologie de ma\u00eetrise scientifique \u00bb2 3 , pour qu\u2019on puisse croire \u00e0 un v\u00e9ritable d\u00e9cha\u00eenement, \u00e0 un fulgurant dysfonctionnement qu\u2019il sera possible d\u2019analyser, de d\u00e9couper, de photographier et de traiter.<br>\nL\u2019hyst\u00e9rie n\u2019aura \u00e9t\u00e9 que l\u2019invention de cette connivence secr\u00e8te entre l\u2019objectif photographique et le corps d\u2019une femme, entre celle qui se laisse voir souffrir et celui qui (se) laisse regarder la souffrance, les cris, les spasmes, les convulsions, les syncopes, les semblances d\u2019\u00e9pilepsie, les catalepsies, les comas, les l\u00e9thargies, les d\u00e9lires, les extases, le chaos, car connivence veut dire en m\u00eame temps cligner de l\u2019\u0153il, faire un clin d\u2019\u0153il, fermer les yeux, et les hyst\u00e9riques, comme les appareils photographiques, ne faisaient que cela.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>0 &#8211; L\u2019EVIDENCE<\/strong><br><br> Aujourd\u2019hui, les technologies prennent une place croissante dans nos soci\u00e9t\u00e9s, et on ne les pense, malgr\u00e9 leur probl\u00e9maticit\u00e9, qu\u2019en vertu d\u2019une seule approche, d\u2019une seule id\u00e9e qui est celle de leur instrumentalit\u00e9. Les technologies, comme les techniques, se d\u00e9finiraient uniquement par rapport au dessein que nous leur fixons, telle en serait l\u2019ultime loi. R\u00e9pondant ainsi \u00e0 la longue tradition aristot\u00e9licienne qui voulait distinguer la tekhn\u00e8 des autres formes d\u2019\u00e9tants en expliquant que la causalit\u00e9 de la premi\u00e8re est toujours externe et s\u2019identifie \u00e0 une cause effisciente qui est celle-l\u00e0 m\u00eame du technicien qui l\u2019a r\u00e9alis\u00e9e, nous r\u00e9p\u00e9tons, sans m\u00eame nous interroger, les pr\u00e9suppos\u00e9s de cette conception.<br> Les technologies actuelles sont-elles un inorganique dont l\u2019organisation et l\u2019unit\u00e9 d\u00e9pendent de la seule volont\u00e9 humaine? Quel est aujourd\u2019hui le statut du discours instrumental qui fait des technologies quelque chose de purement humain?<br> Le discours instrumental est h\u00e9g\u00e9monique. Il est, comme on dit, rentr\u00e9 dans les m\u0153urs telle une \u00e9vidence indiscutable. Essayez donc de proposer que les technologies ne soient pas r\u00e9ductibles \u00e0 de simples moyens pour certaines fins anthropologiques et vous verrez les r\u00e9actions appara\u00eetre, vous traitant \u00e0 l\u2019occasion d\u2019inconscient oubliant que la technique, puisque c\u2019est le mot utilis\u00e9, cela sert et avant tout \u00e0 l\u2019homme, puisque c\u2019est aussi le mot utilis\u00e9, et qu\u2019\u00e0 moins de cela on perdra le sens de la technique, sa loi et, pour ainsi dire, sa r\u00e9alit\u00e9.<br> L\u2019instrumentalit\u00e9 permet de savoir de quoi on parle avec la technique.<br> Avec elle le terrain est assur\u00e9.<br> Maintenant supposons que la m\u00e9fiance que nous avons envers toutes les \u00e9vidences, surtout celles les plus commun\u00e9ment accept\u00e9es, ne soit pas r\u00e9ductible \u00e0 une posture formelle, mais repose sur une certaine acuit\u00e9. Supposons encore qu\u2019en ayant ouvert cette m\u00e9fiance qui d\u00e9fie l\u2019instrumentalit\u00e9 nous ayons aussi ouvert une br\u00e8che. Supposons et \u00e9cartons plus encore l\u2019ouverture pour pouvoir nous y engouffrer.<br> Attaquer l\u2019\u00e9vidence en idiot, sans faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un discours de v\u00e9rit\u00e9, ultime, unique. Attaquer et rendre la vie impossible \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. La fatiguer avec des questions idiotes et singuli\u00e8res, l\u2019ext\u00e9nuer, elle la repue, elle la repos\u00e9e, elle la position stationnaire. C\u2019est un premier incident et une premi\u00e8re interruption dans le logos.<br> Et si cette strat\u00e9gie \u00e9tait parall\u00e8le \u00e0 celle qui aujourd\u2019hui questionne les relations entre les \u0153uvres et les technologies? N\u2019y a-t-il pas une unit\u00e9 secr\u00e8te entre ces ordres distincts, unit\u00e9 qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soulev\u00e9e et, peut-\u00eatre m\u00eame, r\u00e9v\u00e9l\u00e9e?<br> Car les \u0153uvres technologiques, faut-il le remarquer, sont comme une pointe probl\u00e9matique, elles r\u00e9v\u00e8lent, intensifient ce qui dans l\u2019utilisation quotidienne n\u2019appara\u00eet pas comme tel. Et c\u2019est peut-\u00eatre pour cette raison que nombreux n\u2019y voient qu\u2019un gadget contemporain, derni\u00e8re invention d\u2019un march\u00e9 essouffl\u00e9. Entre l\u2019art, si chaud, si sensible, et la technique, si froide, si inhumaine &#8211; comment pourrait-il en \u00eatre autrement? -, il existerait une contradiction de fond.<br> Comment concilier ce qui n\u2019est qu\u2019instrumental \u00e0 cette perfection, \u00e0 cet absolu du savoir humain? De quelle fa\u00e7on r\u00e9duire la gratuit\u00e9 et le don de l\u2019\u0153uvre \u00e0 la pr\u00e9formation calculante de la technique?<br> Heidegger \u00e9crivait : \u00ab plus nous questionnons en consid\u00e9rant l\u2019essence de la technique et plus l\u2019essence de l\u2019art devient myst\u00e9rieuse. \u00bb4 Il indiquait par l\u00e0 m\u00eame une connivence secr\u00e8te qui mettait en doute l\u2019instrumentalit\u00e9 explicite de l\u2019un et, finalement, celle implicite de l\u2019autre.<br> La possibilit\u00e9 de cette constellation entre l\u2019art et la technique sera la perspective m\u00eame de ce travail dont nous devons excuser le caract\u00e8re pr\u00e9paratoire.<br><br> <strong>1 &#8211; LA PANNE, UNE VACUITE?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>1 &#8211; 1 L\u2019ART TECHNO-LOGIQUE<br><\/strong><br> La question que nous nous posons \u00e0 pr\u00e9sent est celle des relations entre l\u2019art et les technologies, \u00e0 supposer que celles-ci diff\u00e8rent essentiellement des techniques. Nous ne savons pas en quel point passe ou peut passer cette relation qui, comme toute relation, nous fait courir le risque d\u2019un certain formalisme interrogeant la binarit\u00e9 de la relation comme telle. En fait une relation passe par deux \u00e9l\u00e9ments (1+n), ici l\u2019art et les technologies, que nous d\u00e9cidons de r\u00e9duire au cadre technique, et ceci en connaissance de cause. Comprendre ce qui unit aujourd\u2019hui l\u2019art \u00e0 la technique, ce serait \u00e9tablir le sens des deux termes, et donc en proposer des d\u00e9finitions op\u00e9rationnelles dans le cadre pr\u00e9cis de cette relation.<br> En ce qui concerne l\u2019art, nous d\u00e9cidons de passer outre sa d\u00e9finition qui, \u00e0 nos yeux, ne peut \u00eatre qu\u2019une tromperie ridicule prenant \u00e0 revers son objet, dans la mesure o\u00f9 celui-ci est justement objectiv\u00e9, du fait m\u00eame de l\u2019approche d\u00e9finitionelle. Et il est vrai que derri\u00e8re ce travail se trame une certaine m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une esth\u00e9tique ayant la pr\u00e9tention de soumettre, par son langage, les \u0153uvres. D\u00e9finir la technique, est-ce une approche plus l\u00e9gitime?<br> On peut voir en la d\u00e9finition moins un acte qu\u2019une technique \u00e0 part enti\u00e8re du logos, une technique m\u00eame par laquelle un certain logos, en l\u2019occurence le logos platonicien, premier logos technique se supportant gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9criture et \u00e0 ses supports de m\u00e9moire, parvient \u00e0 l\u2019expression de ses moyens. La d\u00e9finition comme technique du logos fait retour vers la technique,en son sens g\u00e9n\u00e9ral, qui se d\u00e9finit comme le \u00ab propre d\u2019un art, qui appartient \u00e0 un art. Les proc\u00e9d\u00e9s<br> techniques \u00bb, mais aussi \u00ab la partie mat\u00e9rielle d\u2019un art \u00bb, \u00ab l\u2019ensemble des proc\u00e9d\u00e9s d\u2019un art, d\u2019une fabrication \u00bb5. Nous apercevons distinctement, gr\u00e2ce \u00e0 cette d\u00e9finition, dans quelle perplexit\u00e9 nous nous retrouvons. La technique se d\u00e9finit en effet ici comme une partie de l\u2019art, nous qui d\u00e9sirions passer par l\u2019une pour \u00e9viter l\u2019autre, et finalement l\u2019art nous revient dessus sans crier gare, comme si la relation entre l\u2019art et la technique ne parvenait pas \u00e0 s\u2019extraire, \u00e0 sortir d\u2019elle-m\u00eame, comme si, sans d\u00e9but ni fin, elle \u00e9tait inchoative, brusquant plus encore l\u2019\u00e9vidence vulgaire qui tente de les opposer.<br> L\u00e0 encore nous devons faire attention, car si la technique se d\u00e9finit comme le \u00ab propre \u00bb d\u2019un art, nous savons, gr\u00e2ce \u00e0 Derrida, combien cette question de la propri\u00e9t\u00e9 est probl\u00e9matique et repose sur un malentendu qui est celui-l\u00e0 m\u00eame que nous \u00e9noncions, comme un soup\u00e7on, en commen\u00e7ant.<br> Alors avan\u00e7ons d\u2019un pas encore et remarquons que si la technique semble ainsi \u00eatre impliqu\u00e9e dans la question de l\u2019art, c\u2019est que cette derni\u00e8re, comme le remarquait \u00e0 juste titre Heidegger, \u00ab n\u2019\u00e9tait pas la seule \u00e0 porter le nom de tekhn\u00e8. Autrefois tekhn\u00e8 d\u00e9signait aussi ce d\u00e9voilement qui pro-duit la v\u00e9rit\u00e9 dans l\u2019\u00e9clat de ce qui para\u00eet. Autrefois tekhn\u00e9 d\u00e9signait aussi la pro-duction du vrai dans le beau. La po\u00e9sis des beaux-arts s\u2019appelait aussi tekhn\u00e8. \u00bb6 Nous comprenons que la contradiction commune entre l\u2019art et la technique est surd\u00e9termin\u00e9e par une autre contradiction qui, avant d\u2019\u00eatre contradiction, \u00e9tait dans le mot tekhn\u00e8, in-diff\u00e9rence, entre l\u2019art des beaux-arts et l\u2019art de l\u2019artisan. Et d\u2019ailleurs ne traite-t-on pas les \u00ab artistes technologiques \u00bb, si une telle chose a quelque sens, d\u2019artisans, de simples bricoleurs, comme si cela pouvait servir d\u2019argument contre eux et contre leur \u0153uvre?<br> Nous devons donc entendre l\u2019\u00e9cho profond de cette diff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9ratrice entre l\u2019art et la technique, cette derni\u00e8re \u00e9tant maintenant entendue du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019artisanat ou du d\u00e9veloppement techno-scientifique, et non plus de celui des beaux-arts, l\u2019art de la technique \u00e9tant devenu \u00ab la mani\u00e8re de faire une chose selon certaine m\u00e9thode, selon certains proc\u00e9d\u00e9s (\u2026) Adresse dans les moyens employ\u00e9s pour obtenir un r\u00e9sultat. \u00bb7 C\u2019est l\u00e0 toute la question de la technique comme s\u00e9dimentation, m\u00e9morisation et transmission.<br> L\u2019art comme la technique sont entendus \u00ab par opposition \u00e0 la nature \u00bb8 car suivant la tradition aristot\u00e9licienne \u00ab chaque \u00eatre naturel (\u2026) a en soi-m\u00eame un principe de mouvement et de fixit\u00e9, les uns quant au lieu, les autres quant \u00e0 l\u2019accroissement et au d\u00e9croissement, d\u2019autres quant \u00e0 l\u2019alt\u00e9ration (\u2026) [tandis qu\u2019] aucune chose fabriqu\u00e9e n\u2019a en elle le principe de sa fabrication \u00bb9 , et encore \u00ab toute tekhn\u00e8 a pour caract\u00e8re de faire na\u00eetre une \u0153uvre et recherche les moyens techniques et th\u00e9oriques de produire une chose appartenant \u00e0 la cat\u00e9gorie des possibles et dont le principe r\u00e9side dans la personne qui ex\u00e9cute et non dans l\u2019\u0153uvre ex\u00e9cut\u00e9e. \u00bb10<br> Nous comprenons bien que si nous ne voulons pas \u00eatre pi\u00e9g\u00e9s d\u00e9finitivement dans le cercle de la relation entre la technique et l\u2019art, nous devons rechercher la technique du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019instrumentalit\u00e9 et d\u2019une d\u00e9finition classique qui la d\u00e9crit comme \u00ab un ensemble de proc\u00e9d\u00e9s bien d\u00e9finis et transmissibles, destin\u00e9s \u00e0 produire certains r\u00e9sultats jug\u00e9s utiles. \u00bb11 La technique serait ainsi une certaine adresse dans les moyens employ\u00e9s pour obtenir un r\u00e9sultat, et elle se fixerait sur cette finalit\u00e9. Le sens de la technique se confondrait \u00e0 la fin que l\u2019artisan ou l\u2019ing\u00e9nieur lui a fix\u00e9, ce serait son orientation qui d\u00e9terminerait aussi bien sa forme que l\u2019utilisation de certaines mati\u00e8res.<br> Si toute l\u2019efficacit\u00e9 technique tourne autour d\u2019une fin, c\u2019est que la conception classique de la technique est instrumentale, au sens o\u00f9 les instruments \u00ab servent \u00e0 produire quelques effets, \u00e0 parvenir \u00e0 quelque fin \u00bb . L\u2019ind\u00e9termination des effets et de la fin montre bien que c\u2019est l\u00e0 le domaine de variation sur lequel se fixe ce qui reste, la technique \u00e9tant alors seulement un moyen pour certaines fins. Dans le fil de la causalit\u00e9 technique, cette derni\u00e8re est consid\u00e9r\u00e9e comme une cause, mais seulement seconde aux yeux de la v\u00e9ritable cause qui est la volont\u00e9 humaine et qui imagine, dans le sens strict du terme, ce qui sera l\u2019objet technique. Il y a donc quelque chose qui produit une boucle dans la production technique en se trouvant aussi bien au d\u00e9but qu\u2019\u00e0 la fin du processus, en anticipant tout le parcours de la production qui ne doit \u00eatre que la simple r\u00e9alisation de ce qui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu. 10 11 12<br><br><strong> 1 &#8211; 2 CONTRE L\u2019IDEAL<\/strong><br><br> Toutes ces d\u00e9finitions semblent pour le moins abstraites, mais il faut bien comprendre qu\u2019elles sont un moyen d\u2019acc\u00e8s possible \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience la plus proche et la plus sensible que nous faisons aujourd\u2019hui des technologies. Et ceci non pas dans un quelconque futurisme de pacotille, mais dans la proximit\u00e9 m\u00eame du quotidien. Qu\u2019est-ce \u00e0 dire? Nous voulons ici parler de ces technologies, de ces techniques, peu importe d\u2019ailleurs le nom qu\u2019on leur affecte, que nous ne percevons que par le filtre de la seule utilit\u00e9. Oui, ils doivent fonctionner, c\u2019est leur rentabilit\u00e9, et produire les effets voulus. Point d\u2019invention ni de surprise, du calculable pour le calculable que nous sommes nous-m\u00eames en train de devenir. Rien ne doit se d\u00e9rober, dans le domaine technique, \u00e0 cette petite efficacit\u00e9 anticip\u00e9e.<br> On a encore du mal \u00e0 saisir l\u2019\u00e9tendue de ce qui cherche ici \u00e0 s\u2019\u00e9noncer bri\u00e8vement. Aussi loin que le logos porte, il est d\u00e9j\u00e0 et encore tekhn\u00e8, et pourtant, est-il pr\u00eat \u00e0 fonctionner? Nous voyons aujourd\u2019hui un bouleversement historial de la notion de fonction, et nous n\u2019en percevons encore que quelques fragments diminu\u00e9s par l\u2019instance du temps pr\u00e9sent.<br> Nous ne faisons pas ici r\u00e9f\u00e9rence aux dictionnaires dont la lexicographie pr\u00eate \u00e0 toutes les m\u00e9fiances, mais \u00e0 cette id\u00e9e qui n\u2019en est m\u00eame pas une, \u00e0 cet acte de tous les jours qui nous d\u00e9termine \u00e0 agir la technique, les techniques et qui \u00e9labore un crit\u00e8re de valeur technique : la technique comme bon fonctionnement, la technique comme occultation de l\u2019impr\u00e9visible, la technique comme cet id\u00e9al m\u00eame d\u2019anticipation.<br> Quelque chose commence \u00e0 vibrer dans le r\u00e9seau qui identifie la technique, l\u2019instrument, le fonctionnement, une chose qui commence \u00e0 peine \u00e0 trembler comme si cet id\u00e9al n\u2019\u00e9tait qu\u2019un id\u00e9al, une abstraction oubliant ou cherchant \u00e0 oublier l\u2019ici et le maintenant de la technique, sa mat\u00e9rialit\u00e9, sa singularit\u00e9. Tout se passe comme si nos agissements \u00e9taient d\u00e9termin\u00e9s, dans une mesure plus large qu\u2019il est m\u00eame possible de l\u2019entendre, par une id\u00e9e, rien qu\u2019une id\u00e9e, oblit\u00e9rant l\u2019\u00e9v\u00e9nement technique. Comment faire pour ne pas \u00eatre tent\u00e9 de d\u00e9construire tout cela? Nous d\u00e9sirons ici questionner cette \u00e9vidence de tous les jours, \u00e9vidence qui veut consid\u00e9rer les instruments comme des \u00e9tants devant parfaitement fonctionner.<br> Pour questionner, il faut encore obtenir une certaine position, \u00e9noncer d\u2019o\u00f9 on parle, quelle est la pr\u00e9supposition de la m\u00e9fiance. Face \u00e0 cette id\u00e9e de l\u2019instrumentalit\u00e9, nous ne faisons que regarder, et que remarquons-nous, seulement un fait, tr\u00e8s simple, trop simple peut-\u00eatre, idiot en quelque sorte : les instruments tels que nous les connaissons aujourd\u2019hui ne fonctionnent pas toujours. Rien de plus. Voil\u00e0.<br> Une panne impromptue survient. Elle se d\u00e9robe radicalement \u00e0 l\u2019instrumentalit\u00e9 dans laquelle nous voudrions cloisonner l\u2019instrument technique. Elle intervient, elle coupe et d\u00e9coupe la fluidit\u00e9 id\u00e9ale de l\u2019utilisation, elle signale et trouble nos agissements techniciens. A partir de ce point un choix existe, il concerne la d\u00e9termination de la temporalit\u00e9 de la panne. Intervient-elle dans un temps contingent et en principe \u00e9liminable? Ou est-elle le temps m\u00eame de la technique?<br> G\u00e9n\u00e9ralement on consid\u00e8re la panne comme le d\u00e9tritus d\u2019un \u00e9v\u00e9nement, \u00e0 peine quelque chose d\u2019existant qui n\u2019a aucun droit car elle vient troubler l\u2019instrument. La finalit\u00e9 technique devrait expulser la panne de son champ et n\u2019int\u00e9grer que la seule loi de la fonctionnalit\u00e9. Mais ne se pourrait-il pas que la panne, que ce que nous refoulons par ce terme un peu trop clair, appartienne \u00e0 la technicit\u00e9 elle-m\u00eame, ou m\u00eame que ce soit la technicit\u00e9 qui appartienne \u00e0 la panne? Par cette question nous d\u00e9routons l\u2019ensemble des positions techniques, nous disons : dans la causalit\u00e9 externe de la technique, \u00e0 supposer qu\u2019elle ne soit que cela, il doit y avoir la panne et non pas seulement le fonctionnement. On veut dire par l\u00e0 que l\u2019instrumentalit\u00e9, ce qui d\u00e9finit un \u00e9tant comme \u00e9tant technique, est tout aussi bien constitu\u00e9e de panne que de fonctionnement. La panne, un \u00e9v\u00e9nement ext\u00e9rieur? Regardez bien comme elle nous d\u00e9range et nous d\u00e9stabilise. Admirez la mani\u00e8re dont nous nous \u00e9nervons, par petits soubresauts cons\u00e9cutifs \u00e0 son apparition. Les mains fouillent, cherchent une solution, s\u2019\u00e9nervent dans les branchements, ne peuvent pas laisser les choses en l\u2019\u00e9tat, comme si la panne r\u00e9v\u00e9lait l\u2019\u00e9tat m\u00eame des choses oubli\u00e9es dans leur utilisation.<br> Il est incontestable que quelque chose d\u2019infiniment technique arrive avec la panne. On ne saurait passer outre cette question, si ce n\u2019est \u00e0 laisser supposer au bon petit fonctionnement de l\u2019instrument technique, fantasme anthropomorphisant la technique, cherchant \u00e0 la fixer sur le corps de la volont\u00e9 humaine, sur ses d\u00e9sirs et ses pr\u00e9tendues finalit\u00e9s. Mais l\u2019\u00eatre humain c\u2019est ce qui justement n\u2019a ni fin, ni origine, ni destination. Comment pourrait-il donner ce qu\u2019il n\u2019a pas, ce qu\u2019il n\u2019est pas, et ce manque qui le fait \u00eatre (humain).<br> La question est celle du rythme de la panne, question beaucoup plus difficile que sa formulation na\u00efve. Elle est question de coupures et de flux, que Deleuze et Guattari commenc\u00e8rent \u00e0 conceptualiser dans l\u2019Anti-\u0152dipe, en refusant la performativit\u00e9 de la normativit\u00e9 instrumentale qui s\u2019\u00e9tendait jusqu\u2019au social. Il fallait donc exhiber l\u2019instrumentalit\u00e9 pour ce qu\u2019elle \u00e9tait et dire \u00ab voil\u00e0 une l\u00e9gislation, elle montre et en montrant, elle croit d\u00e9crire ce qu\u2019elle tente de produire \u00bb, voil\u00e0 la performation ill\u00e9gitime et insouciante d\u2019elle, voil\u00e0 ce qui rar\u00e9fie l\u2019horizon et ce qui cherche \u00e0 d\u00e9truire les faits sous le coup d\u2019id\u00e9es mortifi\u00e9es par l\u2019abstraction. En effet, si nous reconnaissons ais\u00e9ment que la panne existe bel et bien, &#8211; comment pourrions-nous le nier? -, en droit (quid juris), nous estimons qu\u2019elle n\u2019en a aucun de droit, et que dans un futur plus ou moins proche, mais si possible tr\u00e8s proche, si proche qu\u2019il tend \u00e0 se confondre avec le pr\u00e9sent de l\u2019utilisation, tout cela, ces pannes ind\u00e9sirables, n\u2019existeront bient\u00f4t plus. Le bient\u00f4t se d\u00e9clare comme une promesse. Les pannes sont, dans l\u2019abrupt de l\u2019\u00e9v\u00e9nement mais n\u2019existent pas parce qu\u2019elles n\u2019obtiennent aucune l\u00e9gitimit\u00e9 ontologique. D\u2019ailleurs qui les pense?<br> Qu\u2019elle cr\u00e8ve la panne! Qu\u2019on ne l\u2019entende plus! Qu\u2019on n\u2019y pense plus! Qu\u2019on l\u2019\u00e9limine cette mauvaise vermine! Oui, c\u2019est l\u2019id\u00e9al r\u00e9gulateur de l\u2019instrumentalit\u00e9 parfaite qui crie ainsi son d\u00e9sespoir de ne pouvoir \u00eatre enfin seule avec elle-m\u00eame, d\u2019\u00eatre d\u00e9rang\u00e9e par ce fant\u00f4me qu\u2019est la panne et qui ne cesse de revenir dans sa spectralit\u00e9. La panne, une perturbation d\u00e9sagr\u00e9able mais qui ne peut pas, qui ne doit pas bouleverser les grandes finalit\u00e9s techniques, parce qu\u2019elle n\u2019est rien qu\u2019une irr\u00e9gularit\u00e9 dans la mati\u00e8re, dans la forme ou dans la volont\u00e9 productrice. C\u2019est l\u2019\u00e9v\u00e9nement contre la loi. Dans tous les cas on pourra la r\u00e9former pour la faire dispara\u00eetre \u00e0 jamais, un \u00e2ge d\u2019or l\u00e9gal viendra o\u00f9 les instruments seront pleinement instruments parce que l\u2019instrumentalit\u00e9 ne peut se concevoir que parfaite et absolue, pareille \u00e0 elle-m\u00eame, elle est le principe d\u2019identit\u00e9 par excellence.<br> La technique n\u2019est qu\u2019un plan pour la mati\u00e8re, elle n\u2019est pas l\u2019essence de la technique. Cette derni\u00e8re est une v\u00e9ritable l\u00e9gislation que nous retrouverons tout au long de notre parcours et qui donne un mot d\u2019ordre sur ce qui doit \u00eatre pens\u00e9, et comment tout cela, la technique, doit \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e. Que se passe-t-il alors? La panne, oui, elle existe, mais dans la plus parfaite d\u00e9pendance par rapport au fonctionnement, et en ce sens elle n\u2019est comprise que comme une perturbation de ce dernier. Il faut bien voir en quoi se d\u00e9gage, par une telle l\u00e9gislation, une ontologie de la panne, ontologie qui ne parvient \u00e0 son ontos que par un autre \u00e9tant qui est aussi un \u00eatre, puisqu\u2019il est, le fonctionnement, l\u2019essence m\u00eame de la technique. On voit bien en quoi tout ceci devient absurde, la d\u00e9pendance n\u2019est qu\u2019une id\u00e9e \u00e0 laquelle nous r\u00e9pondons maintenant : et si la panne \u00e9tait quelque chose d\u2019autonome avec ses propres modes d\u2019\u00eatre, ses propres cat\u00e9gories, \u00e0 supposer qu\u2019elle ait quelque \u00ab propre \u00bb que ce soit? Imaginez un seul instant que tout ceci soit vrai et que l\u2019absoluit\u00e9 du fonctionnement ne soit qu\u2019une fiction; le regard est boulevers\u00e9, notre rapport \u00e0 la technique aussi, mais attendons encore un peu.<br><br><strong> 1 &#8211; 3 LE VIDE<br><\/strong><br> Pour quelles raisons la pens\u00e9e n\u2019aime pas penser la panne de fa\u00e7on autonome? Qu\u2019est-ce qui la d\u00e9range donc en cet \u00e9v\u00e9nement? Au premier regard on ne voit rien et puis, plongeant notre regard dans ce regard, nous commen\u00e7ons \u00e0 entr&rsquo;apercevoir le rien. Oui, la panne, ce n\u2019est rien pour la pens\u00e9e, cela ne p\u00e8se pas lourd, \u00e0 peine le poids d\u2019une plume et encore, parce qu\u2019avec elle il n\u2019y a rien \u00e0 penser. La panne met la pens\u00e9e face \u00e0 sa propre finitude, et la pens\u00e9e, \u00e0 son tour instrumentalis\u00e9e, fait la grimace, elle risque d\u2019\u00eatre en panne.<br> La panne pourrait provoquer une panne pour la pens\u00e9e. Elle pourrait ainsi l\u2019attaquer. Et quoi, il faut se d\u00e9fendre! Bien fonctionner! La pens\u00e9e ne se rend pas compte que le fonctionnement instrumental est la projection du fonctionnement qu\u2019elle veut d\u2019elle-m\u00eame et auquel, il faut bien avouer, elle ne parvient jamais parfaitement. Insistons sur le statut projectif de l\u2019illusion fonctionnelle, car alors, tel le fant\u00f4me, elle reviendra elle aussi hanter la pens\u00e9e, la technique et le techno-logique.<br> La panne, vide de sens, que voulez-vous en faire? Elle appara\u00eet tel un trou noir dans lequel tout s\u2019engouffre, pas seulement une interruption temporaire mais l\u2019interruption implacable et totale ne laissant aucun r\u00e9pit, m\u00eame \u00e0 la r\u00e9flexion. Plus rien ne restera de la panne car elle ne nous laisse rien. En elle, pas un d\u00e9bris, pas un seul reste qui permettrait de se reprendre et de penser. La panne suspend la question de l\u2019essence parce qu\u2019avec elle on n\u2019imagine rien, l\u2019intuition, l\u2019entendement et la raison sont mal coordonn\u00e9s, ils fonctionnent chacun de leur c\u00f4t\u00e9. L\u2019essence suspendue persiste-t-elle encore un peu dans le vide instable de l\u2019espace?<br> Vide de sens, il faut r\u00e9p\u00e9ter cette sentence pour mieux sentir, pendant un bref instant, la froideur de la panne qui ne nous dit rien, qui n\u2019exprime rien d\u2019autre que le n\u00e9ant temporaire qu\u2019elle institue. Alors comment ne pas comprendre cette pens\u00e9e qui cherche \u00e0 fonctionner et qui, pour cela, pr\u00e9f\u00e8re la pl\u00e9nitude conceptuelle du fonctionnement \u00e0 la vacuit\u00e9 de la panne. Car il faut bien comprendre que la panne et le fonctionnement, ces deux entit\u00e9s, sont aussi deux modalit\u00e9s de la pens\u00e9e qui, elle aussi, conna\u00eet le fonctionnement et la panne, l\u2019assurance et le doute. Tout l\u2019enjeu consistera bien s\u00fbr \u00e0 montrer que ces deux modalit\u00e9s sont les deux faces d\u2019un m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne et qu\u2019une constellation secr\u00e8te les unit. L\u2019insens\u00e9, l\u2019impur, la perturbation n\u2019ont jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent pas \u00e9t\u00e9 pens\u00e9s parce qu\u2019ils ne sont pas adapt\u00e9s au fonctionnement ajust\u00e9 et \u00e9gal \u00e0 lui-m\u00eame de la pens\u00e9e. La panne est comme une douleur secr\u00e8te, une f\u00ealure en nous, elle est bien l\u00e0, de fait, mais doit rester oblit\u00e9r\u00e9e dans le plus profond sommeil.<br> La panne, ce terme terriblement surd\u00e9termin\u00e9 dans notre langue et qui laisse \u00e0 peine voir ce qui ici se joue, se dit en anglais out of order, et cet hors de l\u2019ordre d\u00e9signe bien cet en-dehors de la loi institu\u00e9e par le fonctionnement. La d\u00e9pendance est en partie bris\u00e9e. Il faut entendre out of order maintenant sous le mot panne car la panne ce n\u2019est pas ce qui ne fonctionne pas, mais ce qui ne fonctionne pas bien et ce qui donc, d\u2019une certaine mani\u00e8re, fonctionne encore. Elle est out of joint, d\u00e9sajust\u00e9e, un vide qui n\u2019arrive plus \u00e0 se coordonner \u00e0 une abondance \u00e9quilibr\u00e9e, celle du fonctionnement. Avec le fonctionnement on sait \u00e0 quoi on a affaire, on peut se le repr\u00e9senter \u00e0 partir de la cause finale, formelle, mat\u00e9rielle ou effisciente. Par contre, la panne ne donne rien \u00e0 se repr\u00e9senter, elle est l\u2019irrepr\u00e9sentable de quelques petits bouts d\u2019exp\u00e9riences singuli\u00e8rement concr\u00e8tes. Ici ou l\u00e0, dans l\u2019existence idiote, il y ades pannes, quelque chose de monotone et de parsem\u00e9 qu\u2019on a bien vite faite d\u2019oublier. La panne c\u2019est beaucoup plus concret que le fonctionnement, mais elle donne l\u2019effet inverse car le fonctionnement cela fait vrai et bien r\u00e9el, bien l\u00e0 dans la t\u00eate, repr\u00e9sentable avant tout, avant m\u00eame l\u2019instrument technique particulier que nous pensons, dans les plans qui ont d\u00e9termin\u00e9 sa construction.<br> Quelque chose continue \u00e0 nous emp\u00eacher de penser la panne en termes autonomes, nous sentons bien encore au fond de nous-m\u00eames quelque chose r\u00e9sister, quelque chose qui nous dit : \u00ab la panne, un rien, un vide, le fonctionnement coordonne tout le reste. \u00bb Il faudrait reconstituer l\u2019histoire de la panne et voir combien au cours du temps on a tent\u00e9 de l\u2019\u00e9liminer, d\u2019en faire un concept vide, elle qui \u00e9tait la brutalit\u00e9 m\u00eame de l\u2019\u00e9v\u00e9nement impr\u00e9vu, elle qui ne se livrait pas d\u2019avance pour ce qu\u2019elle \u00e9tait, afin que, par elle, quelque chose arrive. Elle qui, aujourd\u2019hui, est si englu\u00e9e dans ce vide qu\u2019on a projet\u00e9 en elle qu\u2019elle peut \u00e0 peine bouger par elle-m\u00eame et dire l\u2019absence de son nom. Le vide de la panne doit \u00eatre maintenant reconsid\u00e9r\u00e9 parce que, tel le vide profond de notre existence que nous rejetons par une agitation superficielle, elle n\u2019est pas \u00ab le rien absolu, mais le vide au sens de se-refuser, de se-d\u00e9rober, donc le vide<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>2 &#8211; \u00c7A NE FONCTIONNE PAS<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>2 &#8211; 1 LA PAUVRETE DE LA PENSEE<br><\/strong><br>Il en est donc appel\u00e9 \u00e0 un bouleversement dans notre rapport \u00e0 la technique, que nous avons depuis trop longtemps d\u00e9j\u00e0 n\u00e9glig\u00e9e comme un domaine \u00e0 part enti\u00e8re de la pens\u00e9e; on se souvient de la vieille antinomie entre l\u2019\u00e9pist\u00e8m\u00e9 et la tekhn\u00e8. Penser aujourd\u2019hui la technique, cela signifie ne plus l\u2019apercevoir psychologiquement par rapport \u00e0 nos seuls projets, mais entrouvrir sa sp\u00e9cificit\u00e9, sa singularit\u00e9, et donc la penser avec la panne, elle qui d\u00e9passe toujours nos projets.<br> Car ce que l\u2019on remarque dans les technologies contemporaines, et en particulier informatiques, c\u2019est que malgr\u00e9 le contr\u00f4le institu\u00e9 dans toutes les structures, la ma\u00eetrise devenant une technologie \u00e0 part enti\u00e8re, des pannes il y en a encore et encore, sans arr\u00eat. Plus \u00e9trange encore, malgr\u00e9 les efforts fournis, elle nous plonge dans un temps diff\u00e9r\u00e9, la panne survient et il faudra un peu de temps pour en d\u00e9finir la source et la cause. Si les Personal Computers ont vu leur prix diminuer ces derni\u00e8res ann\u00e9es, le prix de la maintenance a simultan\u00e9ment augment\u00e9, dans une entreprise priv\u00e9e, le hardware, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019instrument qui doit fonctionner, co\u00fbte \u00e0 pr\u00e9sent 10 000 F et la maintenance, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019anticipation de la panne, 80 000 F par an. Ce renversement n\u2019a pas m\u00eame \u00e9t\u00e9 pris en consid\u00e9ration malgr\u00e9 ses cons\u00e9quences \u00e9conomiques.<br> Mais la panne est-elle v\u00e9ritablement ce vide dont nous parlions pr\u00e9c\u00e9demment, ou n\u2019est-ce l\u00e0 qu\u2019une apparence laiss\u00e9e par le fonctionnement de la pens\u00e9e? La panne s\u2019entend traditionnellement en plusieurs sens : \u00eatre dans la panne signifie \u00ab \u00eatre dans la mis\u00e8re (probablement panne signifie ici haillon) \u00bb, mais c\u2019est aussi \u00ab l\u2019\u00e9tat o\u00f9 est un navire, lorsque, une partie de ses voiles tendant \u00e0 le faire aller en avant et l\u2019autre partie le poussant vers l\u2019arri\u00e8re, il reste, sinon absolument immobile, du moins s\u2019agitant presque sur place, d\u00e9rivant un peu et ne faisant pas de route. \u00bb13 Nous ne trouvons aucune r\u00e9f\u00e9rence directe \u00e0 la panne g\u00e9n\u00e9rale qui concernerait le fonctionnement technique. S\u2019agit-il d\u2019un oubli? En fait, les deux sens trouv\u00e9s nous sont extr\u00eamement pr\u00e9cieux, dans la mesure o\u00f9 ils indiquent un sens oblit\u00e9r\u00e9 de la panne qui, loin d\u2019\u00eatre absolu comme le voudrait le fonctionnement (qui veut lui-m\u00eame \u00eatre absolu), est relatif, ou plut\u00f4t pauvre, quasi-immobile et sans but, sans finalit\u00e9. Le relatif pourrait encore reconduire la d\u00e9pendance par rapport au fonctionnement, or ce que nous voulons dire c\u2019est que la panne est petite, proche de l\u2019inexistant, \u00e0 peine perceptible. Nous ne voulons donc pas parler ici de LA grande panne, apocalypse que le fonctionnement brandit devant soi comme pour ouvrir un chemin d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sert et pour se repr\u00e9senter soi-m\u00eame comme LA grande machine, mais seulement des petites pannes, celles que nous connaissons, celles que nous refusions de penser et que nous pr\u00e9f\u00e9rions occulter dans la dissemblance du fonctionnement.<br> ll s\u2019agit alors de poser le regard sur le petit, le fragile et l\u2019oubli\u00e9, en oubliant l\u2019image que le fonctionnement impose \u00e0 la panne en voulant faire d\u2019elle son ennemi, elle qui ne veut rien, qui ne peut rien, qui n\u2019a rien, d\u00e9munie et seule.<br> La pauvret\u00e9 est ce d\u00e9nuement qui laisse voir les c\u00f4tes apparentes sous les tissus, cet autre nom de la panne. La pauvret\u00e9 est ce nom donn\u00e9, et r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, pour signaler un manque devenu condition. Peu de biens appartiennent au pauvre et il n\u2019est d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 rien. Le n\u00e9cessaire lui manque, il ne marche plus au fonctionnement technique, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la concordance de ce qui rentre et de ce qui sort, il essaye bien d\u2019anticiper mais il lui reste encore si peu qu\u2019il (se) donne sans compter dans l\u2019\u00e9puisement.<br> On a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 faire du pauvre, de la panne, un trou noir avalant, par sa mis\u00e8re, la moindre volont\u00e9 de conqu\u00e9rir un march\u00e9. Et la pauvret\u00e9 n\u2019est pas une m\u00e9taphore de la panne, elle est la panne en tant qu\u2019elle ne se laisse pas manipuler et d\u00e9finir par le fonctionnement comme du vide aspirant ce dernier. C\u2019est pour cette raison que la pens\u00e9e tente d\u2019\u00e9carter la panne, comme elle \u00e9carte souvent la pauvret\u00e9, soit en la r\u00e9cup\u00e9rant, soit en l\u2019oblit\u00e9rant, mais toujours en parlant \u00e0 la place de ceux qui n\u2019ont plus de voix, et en en parlant \u00e0 sa place propre. Parce que la panne et la pauvret\u00e9, quelle insignifiance tout de m\u00eame! Quel manque d\u2019int\u00e9r\u00eat, n\u2019est-ce pas! Quelle idiotie, on a beau dire! Mais c\u2019est l\u00e0 \u00ab son \u00bb autre, ce qui lui r\u00e9siste et ce qu\u2019elle essaye de mettre en sc\u00e8ne en les soumettant toutes les deux \u00e0 son propre r\u00e9gime, comme si la panne n\u2019existait que pour nier la r\u00e9gularit\u00e9 du fonctionnement, comme si la pauvret\u00e9 avait pour objectif de gagner un peu plus d\u2019argent et de combler ainsi un manque.<br> On r\u00e9gularise, on normalise la panne en la mettant hors d\u2019elle. Mais c\u2019est encore une bonne fa\u00e7on de l\u2019oublier.<br> Et pourtant, c\u2019est ce qui r\u00e9siste au r\u00e9gime du bon fonctionnement de la pens\u00e9e qui nous fait penser, c\u2019est elle qui la fait d\u00e9bo\u00eeter et c\u2019est aussi par elle qu\u2019il sera possible d\u2019avoir quelques nouvelles id\u00e9es. La panne n\u2019est pas<br> conforme aux dispositions de l\u2019esprit, avouons-le, mais d\u00e8s qu\u2019elle se penche sur elle, quelle surprise, quel \u00e9tonnement, quelle gr\u00e2ce dans la multiplicit\u00e9 de ses variations. L\u2019int\u00e9r\u00eat que nous portons \u00e0 ce qui s\u2019oublie et \u00e0 l\u2019intempestif, puisque la panne vient toujours \u00e0 contre-temps, met en cause la priorit\u00e9 accord\u00e9e au bon fonctionnement de la pens\u00e9e, cette \u00ab jouissance du penser avec lui-m\u00eame &#8211; d\u2019Aristote \u00e0 Hegel &#8211; [qui] est l\u2019anesth\u00e9sie des moments o\u00f9 la pens\u00e9e aurait connu le trouble et la r\u00e9sistance. Jouissance faite d\u2019oubli, la pens\u00e9e peut repasser sur les lieux de ses anciennes douleurs sans rien sentir. Rien ne pourrait lui faire soup\u00e7onner qu\u2019elle a une autre provenance qu\u2019elle-m\u00eame : elle se sent le processus autonome d\u2019identification permanente et continue de soi \u00e0 soi et de l\u2019autre au m\u00eame. Rien, sauf si quelque sympt\u00f4me reprenant le dessus, la d\u00e9semparant et la rendant inexplicable \u00e0 elle-m\u00eame. \u00bb14<br> Il faut bien admettre que la pens\u00e9e, que le fonctionnement de la pens\u00e9e, avouons-le tous, n\u2019est qu\u2019un mythe, car elle est travers\u00e9e de pannes, de ratures, d\u2019essais inachev\u00e9s, de symboles biff\u00e9s, et le fait qu\u2019on ne laisse \u00e0 ces \u00e9v\u00e9nements aucune place n\u2019est peut-\u00eatre pas sans rapport avec le primat offert, par Platon, \u00e0 une certaine exactitude ortho-graphique qui transmet en \u00e9crivant, et qui ne garde donc que ce qui peut s\u2019\u00e9crire, s\u2019\u00e9crire pour fonctionner. Le mythe a la peau dure, il persiste en croyant r\u00e9duire l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, retrouver l\u2019identique dans l\u2019autre, ramener ce qui ne s\u2019articule pas (la panne) \u00e0 ce qui s\u2019articule d\u00e9j\u00e0 (le fonctionnement) par une identit\u00e9 entre le sujet et l\u2019objet.<br> Il faut souligner ce hiatus fondamental entre la pens\u00e9e et la panne qui lui est inadapt\u00e9e. Ce hiatus n\u2019est pas la preuve qu\u2019il ne faille pas y penser, bien au contraire. C\u2019est lorsque la pens\u00e9e se tourne vers des domaines qui ne lui sont pas connus d\u2019avance, c\u2019est-\u00e0-dire identiques, c\u2019est lorsqu\u2019elle se confronte \u00e0 ce qui se d\u00e9sarticule, \u00e0 ce qui lui fait bord et risque de la trancher, c\u2019est dans l\u2019imminence d\u2019un d\u00e9bordement qu\u2019elle peut, cette pens\u00e9e, penser \u00e0 son tour. Penser n\u2019est-ce pas justement se tourner vers quelque chose vers lequel nous ne sommes pas naturellement tourn\u00e9s? N\u2019est-ce pas se tourner en se d\u00e9sarticulant, en se d\u00e9bo\u00eetant le cou, en se faisant mal \u00e0 la colonne vert\u00e9brale, en adoptant une posture anormale?<br> \u00ab Dans la quotidiennet\u00e9 de notre Dasein, nous laissons de prime abord et le plus souvent l\u2019\u00e9tant s\u2019approcher de nous et \u00eatre l\u00e0 dans une singuli\u00e8re absence de distinction (\u2026) Dans cette uniformit\u00e9 nivel\u00e9e de ce qui se trouve \u00eatre l\u00e0, que l&rsquo;\u00e9tant puisse \u00eatre manifeste est ce qui donne \u00e0 la vie quotidienne de l&rsquo;\u00eatre humain sa s\u00fbret\u00e9 caract\u00e9ristique, sa stabilit\u00e9. C&rsquo;est ce qui fait quasiment la \u00ab force des choses \u00bb et qui assure la facilit\u00e9, n\u00e9cessaire \u00e0 la vie quotidienne, du passage d&rsquo;un \u00e9tant \u00e0 un autre, sans qu&rsquo;\u00e0 ce moment-l\u00e0 le mode d&rsquo;\u00eatre de chaque \u00e9tant fasse valoir tout ce qu&rsquo;il a d&rsquo;essentiel. Nous montons dans le tramway, nous parlons avec d&rsquo;autres personnes, nous appelons le chien, nous regardons vers les \u00e9toiles &#8211; tout cela dans le m\u00eame style. Des personnes, des v\u00e9hicules, d&rsquo;autres personnes, des animaux, des corps c\u00e9lestes: tout cela est dans l&rsquo;uniformit\u00e9 de ce qui se trouve \u00eatre l\u00e0. Ce sont l\u00e0 des caract\u00e8res du Dasein quotidien que la philosophie a jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent n\u00e9glig\u00e9s (\u2026) \u00bb15 La panne brise cette indiff\u00e9rence et ce nivellement, elle est le quotidien impens\u00e9 qui m\u00e9rite \u00e0 pr\u00e9sent d\u2019\u00eatre pens\u00e9, car elle d\u00e9lie la langue aux relations quotidiennes entre un chien, un boulon, cette rue o\u00f9 des gens marchent, un caf\u00e9 o\u00f9 on discute, cette tasse dans laquelle on boit, ce caf\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 bu, etc. 16<br><br> <strong>2 &#8211; 2 L\u2019INFORMATION D\u2019UNE PANNE<\/strong><br><br> Est-ce le vide ou la pauvret\u00e9 du dispositif? Nous pr\u00e9f\u00e9rons la pauvret\u00e9, son d\u00e9nuement extr\u00eame qu\u2019on nomme Information (1973) comme par une ironie d\u00e9non\u00e7ant, pour cette part, la vacuit\u00e9 de l\u2019instrumentalit\u00e9 cybern\u00e9tique, syst\u00e8me d\u2019\u00e9changes en entr\u00e9e et en sortie.<br> Information est la manifestation du \u00ab passage aberrant d\u2019un non-signal \u00e9lectronique dans l\u2019entr\u00e9e vid\u00e9o d\u2019un moniteur couleur normal de studio. \u00bb16 Il s\u2019agit de diffuser une erreur technique qui eut effectivement lieu lorsqu\u2019une nuit, la sortie d\u2019un enregistreur vid\u00e9o fut accidentellement branch\u00e9e sur sa propre entr\u00e9e. Au moment o\u00f9 le bouton \u00ab enregistrement \u00bb fut pouss\u00e9, la machine tenta de s\u2019enregistrer elle-m\u00eame, ce qui est le r\u00eave m\u00eame de l\u2019information. Des perturbations \u00e9lectroniques apparurent, des couleurs s\u2019inscrivaient l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait nul signal vid\u00e9o, du son sortait d\u2019un appareil qui n\u2019avait pas de mat\u00e9riel audio branch\u00e9. Apr\u00e8s que cette erreur, selon les termes m\u00eames de Bill Viola, fut d\u00e9couverte, il devint possible de manipuler les boutons tels des instruments et d\u2019apprendre \u00e0 \u00ab jouer de ce non-signal \u00bb. L\u2019\u0153uvre nomm\u00e9e Information est le r\u00e9sultat de l\u2019enregistrement vid\u00e9o de cette composition.<br> Ce qui est tr\u00e8s frappant dans cette panne, si on ne l\u2019entend pas dans son sens commun, ce n\u2019est pas tant la reprise effectu\u00e9e par l\u2019artiste qui parvient \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer ce qui lui \u00e9chappait, que l\u2019instrumentalisation m\u00eame de l\u2019erreur et du mauvais branchement. Nous pouvons nommer panne cette information parce qu\u2019elle s\u2019apparente \u00e0 un vide qu\u2019on attribue habituellement \u00e0 la panne, mais dans le m\u00eame temps elle peut \u00eatre jou\u00e9e, enregistr\u00e9e dans le chaos organis\u00e9 des couleurs, des sons et des parasites. L\u2019image est vrill\u00e9e de drops, de points multiples, le son parfois sourd se r\u00e9veille, rien ne permet de s\u2019attacher \u00e0 l\u2019image ou au son ainsi diffus\u00e9.<br> Le spectateur doit bien dire \u00ab \u00e7a ne marche pas \u00bb ou encore, ce qui revient au m\u00eame \u00ab qu\u2019est-ce qu\u2019il a voulu dire? \u00bb Mais l\u00e0 n\u2019est pas la question, la reprise de l\u2019exp\u00e9rimentation hasardeuse qui branche et d\u00e9branche les fils dans le studio signale un autre sens \u00e0 accorder \u00e0 la panne, un sens qui ne se fixerait plus, comme \u00e0 sa seule r\u00e9f\u00e9rence, sur le fonctionnement mais qui tente de trouver ses propres modalit\u00e9s. Information, non comme bande mais comme exp\u00e9rience pr\u00e9alable, est un instrument, c\u2019est une technique qui se branche et qui branche d\u2019autres techniques; d\u2019ailleurs on peut la manipuler, toucher les boutons et influencer les perturbations audio-visuelles, peut-\u00eatre m\u00eame \u00e9tait-il possible de parvenir \u00e0 un certain r\u00e9sultat, \u00e0 certaines modulations d\u00e9sir\u00e9es au cours d\u2019un apprentissage insens\u00e9, mais encore fallait-il se diriger \u00e0 l\u2019aveuglette dans ce qui ne servait \u00e0 rien. Quelle \u00e9tait en effet la finalit\u00e9 d\u2019un tel dispositif? Essayer, rien de plus.<br> Il y a dans la bande une critique de l\u2019information sur-satur\u00e9e, mais ce qui importe plus encore est le d\u00e9nuement de cette image instable et vide par rapport au montage et d\u00e9montage t\u00e9l\u00e9visuels, si bien organis\u00e9s et calibr\u00e9s, si parfaits. L\u00e0, c\u2019est s\u00fbr, aucun doute possible, cela n\u2019a aucun sens, aucun fonctionnement, on dirait une panne qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9e dans un lieu d\u2019exposition pour exposer, \u00e0 son tour, son abstraction, parce que cette \u00ab machine se distingue de toute repr\u00e9sentation (\u2026), et elle s\u2019en distingue parce qu\u2019elle est Abstraction pure, non figurative, non projective. \u00bb Et pourtant l\u2019image est la trace d\u2019une autre technique permettant de manipuler par des boutons \u00e0 l\u2019usage d\u00e9tourn\u00e9 quelque chose qui est insens\u00e9. Seule compte l\u2019instrumentalit\u00e9 d\u2019information, elle est d\u00e9gag\u00e9e de toute finalit\u00e9, n\u2019ayant d\u2019autre but qu\u2019elle-m\u00eame, elle peut tenter de se repr\u00e9senter, c\u2019est-\u00e0-dire, pour elle, de s\u2019enregistrer et de laisser se diffuser le reste de cette histoire dans le non-sens commun. En sortie comme en entr\u00e9e, un \u00ab non signal \u00bb, la perturbation par excellence. Car tout cela, le dispositif, avait bien un sens au moment de son pr\u00e9sent, il y avait l\u2019effectivit\u00e9 du mouvement, la joie d\u2019enfant de jouer pour jouer sans attendre une productivit\u00e9, les flux et les coupures dans les modulations visuelles, une continuit\u00e9-discontinuit\u00e9 bien plus importante qu\u2019on voudrait le penser.<br> Information c\u2019est une panne, mais oublions si vous le voulez bien le sens si mesquin de la panne vulgaire. Une panne enregistrable dont on fixe et m\u00e9morise pour un public les traces en toute continuit\u00e9. Et pourtant on avait failli l\u2019oublier, cette panne, on aurait pu passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 dans le studio sans m\u00eame l\u2019apercevoir, en ne voyant qu\u2019un m\u00e9diocre ph\u00e9nom\u00e8ne audio-visuel. Et tout se passe l\u00e0, non pas dans l\u2019instant de la panne, pas plus que dans la bande, mais dans ce regard qui voit dans la panne autre chose que ce qu\u2019on voulait bien lui faire entendre, et ce regard d\u00e9cide de pousser la chose un peu plus loin pour voir o\u00f9 cela le m\u00e8nera, peut-\u00eatre m\u00eame a-t-il d\u00e9j\u00e0 l\u2019id\u00e9e en t\u00eate d\u2019enregistrer le 17<br> produit de ses d\u00e9couvertes, mais il ne sait pas o\u00f9 il va.<br> Voir autre chose dans la panne que ce que le fonctionnement instrumental y projette, voil\u00e0 presque l\u2019impossible. Elle n\u2019est pas dans cette bande un mauvais r\u00e9glage ou branchement, elle n\u2019est pas le fonctionnement d\u00e9fectueux, le fonctionnement donc qui fait d\u00e9faut, elle est un autre fonctionnement soumis \u00e0 une autre esth\u00e9tique. Car \u00e0 voir la bande on se rend bien compte d\u2019un \u00e9nervement, proche de la panne, celle v\u00e9cue, on ne comprend pas ou trop, ou alors il n\u2019y a rien \u00e0 comprendre. Et pourtant il y a bel et bien fonctionnement, avec des branchements, un jeu de transmission et de m\u00e9moire. Que penser? Il faut se d\u00e9shabituer, peut-\u00eatre avant tout de penser, et ne surtout pas expulser la panne du fonctionnement, mais plut\u00f4t l\u2019inverse, si on doit r\u00e9aliser une expulsion que ce soit celle-ci. Information nous met face \u00e0 la panne, elle qu\u2019on pouvait, en tout cas on le croyait, diff\u00e9rer dans l\u2019ordre d\u2019une utilisation instrumentale.<br> Et si, imaginons un instant, la panne, entendue en ce sens tr\u00e8s pr\u00e9cis que nous commen\u00e7ons \u00e0 peine \u00e0 esquisser, \u00e9tait une v\u00e9ritable cat\u00e9gorie esth\u00e9tique permettant d\u2019approcher les \u0153uvres dites technologiques? Il y a dans cette cat\u00e9gorie quelque chose de la blague, parce qu\u2019une cat\u00e9gorie de panne c\u2019est tout de m\u00eame un contre-sens, si on prend tout cela au s\u00e9rieux; mais contentons-nous pour l\u2019instant de cette cat\u00e9gorie comme d\u2019une proposition. Et les propositions on en a besoin avec cet art, dont l\u2019esth\u00e9tique fait d\u00e9faut, un d\u00e9faut qu\u2019on ne saura peut-\u00eatre jamais r\u00e9soudre, parce qu\u2019il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9solu pour les arts classiques, un d\u00e9faut qu\u2019il faut transformer en suivant la m\u00e9tamorphose de la panne : ne fonctionne pas ou pas bien, n\u2019a aucun but, est d\u00e9sajust\u00e9 par rapport \u00e0 sa finalit\u00e9, ou encore comme ind\u00e9termination du moteur ou de la source d\u2019\u00e9nergie, impossibilit\u00e9 physique de l\u2019organisation des pi\u00e8ces travailleuses, impossibilit\u00e9 logique du m\u00e9canisme de transmission. Le d\u00e9faut d\u2019une esth\u00e9tique technologique est le d\u00e9faut originaire de technicit\u00e9, le d\u00e9nuement esth\u00e9tique est comme la panne des \u0153uvres, une sym\u00e9trie impaire entre la pens\u00e9e et son objet qu\u2019elle ne veut pas objectiver. Face \u00e0 ces \u0153uvres nous sommes d\u00e9sempar\u00e9s, c\u2019est une pauvret\u00e9 de la pens\u00e9e face \u00e0 l\u2019art, une panne dont on a pas encore saisi toute la richesse et la splendeur. Elle se nomme finitude du sens.<br> Regardons une exposition dite technologique. Des personnes se prom\u00e8nent, ce sont des n\u00e9ophytes, ils s\u2019arr\u00eatent, regardent, tournent autour et demandent : \u00ab comment \u00e7a fonctionne? \u00bb; voil\u00e0 la premi\u00e8re question, qui signifie en fait \u00ab qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire? \u00bb. Alors le conservateur \u00e0 l\u2019\u00e9coute de son public mettra, pour l\u2019exposition suivante, une petite fiche blanche \u00e0 c\u00f4t\u00e9, expliquant les branchements et les fils, si on va dans les d\u00e9tails, l\u2019id\u00e9e de l\u2019\u0153uvre, si on croit en un sens, l\u2019id\u00e9e de son fonctionnement, si on persiste dans l\u2019instrumentalit\u00e9 na\u00efve. Par contre, les paradoxes de l\u2019espace et du temps, ils seront rejet\u00e9s, laiss\u00e9s de c\u00f4t\u00e9, trop compliqu\u00e9s, ils \u00e9taient. On explique simplement parce que soi-m\u00eame on a pas tr\u00e8s bien compris. L\u2019\u0153uvre nous invitait-elle \u00e0 comprendre? Le d\u00e9faut s\u2019ouvre plus encore, la technique qui se fait art, un gadget, rien qu\u2019un gadget puisqu\u2019en plus cela ne sert \u00e0 rien, pas m\u00eame \u00e0 l\u2019art, comme s\u2019ils savaient, comme si nous savions ce que \u00ab art \u00bb veut dire.<br> \u00ab Mais comment \u00e7a fonctionne? \u00bb demande-t-on encore, trop habitu\u00e9s au r\u00e9gime sec de la fonctionnalit\u00e9 technique, et avec Information on ne parvient pas \u00e0 r\u00e9pondre, bien emb\u00eat\u00e9s, les descriptions sont si plates par rapport \u00e0 l\u2019\u0153uvre elle-m\u00eame, elles ne lui arrivent pas, comme on dit, \u00ab \u00e0 la cheville \u00bb. Ces descriptions ne sont pas m\u00eame des voies d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique technologique parce qu\u2019elles sont encore surd\u00e9termin\u00e9es par l\u2019id\u00e9e de fonctionnement. Lorsqu\u2019on d\u00e9crit on se demande, encore et encore, et sans m\u00eame le vouloir, comment cela fonctionne? \u00c7a marche bien ton truc? \u00c7a veut dire? Or \u00ab \u00e7a ne repr\u00e9sente rien, mais \u00e7a produit, \u00e7a ne veut rien dire, mais \u00e7a fonctionne. C\u2019est dans l\u2019\u00e9croulement g\u00e9n\u00e9ral de la question \u00ab qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire? \u00bb que le d\u00e9sir fait son entr\u00e9e. \u00bb18<br> S\u2019il fallait plut\u00f4t (se) demander : comment c\u2019est d\u00e9sajust\u00e9? Out of order? Comment \u00e7a \u00ab panne \u00bb? S\u2019il fallait cr\u00e9er un verbe \u00e0 partir de la panne pour parvenir enfin \u00e0 exprimer son caract\u00e8re actif. Il s\u2019agirait l\u00e0 d\u2019une simple proposition de pens\u00e9e dont l\u2019unique objectif serait d\u2019\u00eatre discut\u00e9e : la singularit\u00e9 des \u00ab \u0153uvres technologiques \u00bb r\u00e9siderait moins dans l\u2019invention et la mise au point effective de nouveaux fonctionnements que dans la rencontre de pannes. Rencontrer une panne, c\u2019est une rencontre bien \u00e9trange et qui ne se laisse pas ais\u00e9ment penser parce que les traces en sont diffuses, comme lorsque Bill Viola rencontre \u00ab sa \u00bb panne, il ne lui fallait peut-\u00eatre pas penser, en tout cas pas pour se demander ce qu\u2019il pourrait retirer de cette fonction imaginaire. L\u2019esth\u00e9tique de la panne d\u00e9sire aussi r\u00e9sister \u00e0 la logique du d\u00e9veloppement qui veut que tout fonctionne, que tout soit rentable, l\u2019art comme le reste, c\u2019est un d\u00e9sir commun<br> que nous exprimons l\u00e0. Harold Geneen, patron de d\u2019ITT, expliquait que \u00ab quand on a fix\u00e9 un objectif, il n\u2019est pas envisageable de ne pas l\u2019atteindre. Ceux qui n\u2019y parviennent pas ne sont pas seulement de mauvais gestionnaires; tout simplement, ils ne sont pas des gestionnaires.\u00bb<br> Quelles sont les implications de cette esth\u00e9tique de la panne? L\u2019instrumentalit\u00e9, comme son nom l\u2019indique, est ce qui d\u00e9finit un genre, les instruments. Elle ne serait pas seulement d\u00e9pendante de la volont\u00e9 des techniciens, elle d\u00e9pendrait de l\u2019accueil pouvant \u00eatre r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la panne. Le fait pour un \u00e9tant d\u2019\u00eatre d\u00e9termin\u00e9 comme instrument, ne serait pas le fruit de la subjectivit\u00e9 humaine dont la modalit\u00e9 d\u2019expression serait la volont\u00e9, il serait un instrument du fait m\u00eame de la re-prise que nous avons vue \u00e0 l\u2019\u0153uvre avec Bill Viola. Et c\u2019est seulement de cette mani\u00e8re qu\u2019il deviendrait possible de comprendre pourquoi le pro-gramme donne de l\u2019im-probable, et le d\u00e9termin\u00e9 de l\u2019inscription, par sa d\u00e9termination exacte, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9contextualis\u00e9e, produirait ou donnerait de l\u2019ind\u00e9termin\u00e9. Il s\u2019agirait par l\u00e0 de briser l\u2019opposition tekhn\u00e8 &#8211; \u00e9pist\u00e8m\u00e9 qui aujourd\u2019hui se r\u00e9v\u00e8le par le refus d\u2019un \u00ab art technologique \u00bb. Il s\u2019agirait encore de confronter \u00e0 l\u2019image commune et simplificatrice de la technologie une autre image se d\u00e9signant comme une proposition dont le champ d\u2019op\u00e9rationnalit\u00e9 reste \u00e0 \u00e9tablir.<br><br> <strong>2 &#8211; 3 L\u2019INCIDENT, UNE INSTRUMENTALITE POUR LA PANNE<\/strong><br><br> Dans le \u00ab ne fonctionne pas \u00bb, qui est la premi\u00e8re cat\u00e9gorie de panne que nous proposons, il y a un conflit que Michel Haar relevait ainsi : \u00ab dans l\u2019outil, le mat\u00e9riau se trouve enti\u00e8rement soumis \u00e0 l\u2019usage, capt\u00e9 par l\u2019utilit\u00e9. L&rsquo;outil dissimule son caract\u00e8re de chose sous sa fonction : le marteau n&rsquo;est pas fait pour laisser voir le bois et le m\u00e9tal en tant que tels. Au contraire, l&rsquo;oeuvre fait ressortir la \u00abmati\u00e8re\u00bb comme quelque chose de fondamentalement inutilisable, qui appartient \u00e0 la Terre en son retrait. \u00bb19 La technique serait toute d\u00e9vor\u00e9e par son instrumentalit\u00e9, plus rien d\u2019autre ne resterait, tandis que l\u2019\u0153uvre ouvrirait la mati\u00e8re comme telle car elle se lib\u00e9rerait de l\u2019usage en \u00e9tant inexploitable. La mati\u00e8re de l\u2019\u0153uvre appartiendrait \u00ab \u00e0 la Terre en son retrait \u00bb, non au monde d\u00e9j\u00e0 subjectiv\u00e9, arraisonn\u00e9 par la volont\u00e9 humaine, mais \u00e0 cette terre qui \u00e0 chaque \u00e9poque du d\u00e9voilement s\u2019offre dans la r\u00e9serve car elle est ce qui pr\u00e9serve la donation, elle est \u00ab ce qui accorde \u00bb (es gibt). Une diff\u00e9rence se joue entre l\u2019art et la technique. Avec la premi\u00e8re cela ne fonctionne pas, c\u2019est inutilisable, avec la seconde cela fonctionne, c\u2019est utilisable.<br> Mais maintenant n\u2019oublions pas le chemin que nous avons effectu\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent avec la technique qui est aussi, en sa panne, quelque chose d\u2019inutilisable, et nous trouvons comme par miracle une des voies qui lie la technique \u00e0 l\u2019art. C\u2019est le concept m\u00eame de panne, qui met en cause l\u2019instrumentalit\u00e9 et la fonctionnalit\u00e9, qui permet de d\u00e9passer l\u2019opposition art &#8211; technique. Selon Patocka, l\u2019art \u00ab est la sph\u00e8re de l\u2019inutile (\u2026) o\u00f9 l\u2019homme n\u2019est pas interchangeable, o\u00f9 sa vie n\u2019est pas \u00e9quivalente \u00e0 n\u2019importe quelle autre, o\u00f9 elle ne cesse pas d\u2019etre vie, c\u2019est-\u00e0-dire compr\u00e9hension. \u00bb Traditionnellement, la technique \u00e9tait comprise comme une rentabilit\u00e9 o\u00f9 la sph\u00e8re du calcul s\u2019\u00e9tendait tant et si bien que c\u2019\u00e9tait jusqu&rsquo;\u00e0 l\u2019etre humain qui \u00e9tait soumis \u00e0 cette provocation. Mais cela ne pouvait se faire que par l\u2019oubli et l\u2019oblit\u00e9ration de la panne. Si elle nous \u00e9nerve, ce n\u2019est pas l\u2019humain en nous qui est agac\u00e9, mais le fonctionnaire technique qui, perturb\u00e9 dans son travail, se prend pour l\u2019individu en son entier. \u00ab Nous \u00bb sommes gen\u00e9s, ce \u00ab nous \u00bb c\u2019est la technique en nous qui a \u00e9t\u00e9 si bien int\u00e9gr\u00e9e que nous n\u2019arrivons plus \u00e0 la distinguer de nous-memes. De l\u00e0 l\u2019incroyable valeur, valeur qui d\u00e9passe son usage, d\u2019\u0153uvres si abruptes qu\u2019 Information.<br> Disons maintenant que la technique \u00e7a \u00ab panne \u00bb, que l\u2019art \u00e7a \u00ab panne \u00bb, mais pas au sens de quelque chose de statique car la panne est tout sauf cela. Plut\u00f4t au sens d\u2019un d\u00e9sajustement, comme un bateau \u00e0 la d\u00e9rive, un bateau qui va, meme si on ne sait pas o\u00f9, pr\u00e9servant par l\u00e0 meme la surprise et l\u2019\u00e9tonnement. Ce d\u00e9r\u00e8glement de la finalit\u00e9 ne parvient pas \u00e0 se r\u00e9gler sur notre syst\u00e8me de perception. La panne ce n\u2019est pas seulement la pointeur qui s\u2019arr\u00eate sur l\u2019\u00e9cran, le bug, c\u2019est bien souvent un fonctionnement inconnu du software pour les ignorants que nous sommes n\u00e9cessairement. Comment pourrait-il ne pas y avoir de panne pour nous les \u00eatres humains qui sommes imparfaits? Quelle folie que de croire, que d\u2019esp\u00e9rer que dans la sph\u00e8re humaine et 20 justement par elle (sa volont\u00e9) le monde ne connaisse plus de panne. L\u2019art et la technique \u00ab pannent \u00bb, en chacun d\u2019eux une pauvret\u00e9, et pourtant pas de la m\u00eame mani\u00e8re, selon des rythmes et des intensit\u00e9s diff\u00e9rentes, mais aussi entre les pannes techniques et les pannes artistiques c\u2019est tout diff\u00e9rent, cela ne se ressemble jamais car la panne ne se r\u00e9p\u00e8te que dans la diff\u00e9rence.<br> Il faudrait alors peut-\u00eatre chercher en soi-m\u00eame le murmure secret de l\u2019art et de la technique, et rechercher \u00e0 m\u00eame nos sentiments la comparaison entre un sentiment esth\u00e9tique et une r\u00e9action face \u00e0 une panne technique. Est-ce que cela ne se ressemblerait-il pas \u00e9trangement? Oui, peut-\u00eatre mais l\u2019aplomb culturel est si fort sur ces deux domaines qu\u2019il nous devient presque impossible de sentir cette proximit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9sent. Pourtant quelque chose se passe entre l\u2019art et la technique dans la cat\u00e9gorie du \u00ab ne fonctionne pas \u00bb, quelque chose se passe justement parce que cela ne marche pas bien du tout dans l\u2019art, dans la technique, cela ne se passe pas bien entre eux, et ne parlons plus de la pens\u00e9e, si vous le voulez bien. L\u2019art technologique, n\u2019est-ce pas une panne qui est aussi une \u00e9nigme, la possibilit\u00e9 de lire une nouveaut\u00e9, une information non d\u00e9j\u00e0 connue? Une telle promesse d\u2019improbable ne suppose-t-elle pas toujours la panne? Toute grande \u0153uvre est une panne pour la culture, irr\u00e9cup\u00e9rable malgr\u00e9 toutes les r\u00e9cup\u00e9rations, incalculable malgr\u00e9 tous les march\u00e9s, invisible malgr\u00e9 tous les visiteurs, l\u2019\u0153uvre (se) r\u00e9serve pour une \u00e9poque inconnue.<br> Nous ne parvenons plus, avec la panne, \u00e0 ma\u00eetriser la technique, et \u00ab c\u2019est apparemment la question d\u2019une autonomisation de la tekhn\u00e8, de son auto-mobilit\u00e9 dont la loi pourrait n\u2019\u00eatre que l\u2019accident comme panne (comme d\u00e9faut) d\u2019essence, d\u2019\u00eatre &#8211; de temps. D\u2019un autre temps. le gain de temps ferait que le temps fait d\u00e9faut. \u00bb21 Si nous en revenons \u00e0 la distinction aristot\u00e9licienne qui traverse l\u2019ensemble de nos pratiques et th\u00e9ories sur la technique, nous pouvons supposer que la technologie met en \u0153uvre une certaine autonomie dans sa tendance vers l\u2019unit\u00e9, ce qui veut dire que la causalit\u00e9 n\u2019est plus externe et que donc, ne provenant plus de la seule cause effisciente, quelque chose comme de l\u2019\u00e9v\u00e9nement et de l\u2019improbable peut advenir. Ce qui est alors une simple occurrence est la panne elle-m\u00eame, car dire que cela \u00ab ne fonctionne pas \u00bb, c\u2019est dire que ce que l\u2019on prenait jusqu\u2019alors pour un instrument \u00ab ne fonctionne pas bien \u00bb et ne suit pas la loi instrumentale qui permettait d\u2019en pr\u00e9voir toutes les cons\u00e9quences. Cet impr\u00e9visible est \u00e0 l\u2019\u0153uvre de bout en bout dans notre relation quotidienne \u00e0 l\u2019informatique, et ceci d\u2019une mani\u00e8re si frappante qu\u2019\u00e0 mesure que le dysfonctionnement, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019autonomie et l\u2019int\u00e9riorisation de la causalit\u00e9, grandira, les r\u00e9actions de contr\u00f4le s\u2019\u00e9vertueront \u00e0 briser cette tendance. On dit que les machines ne se reproduisent pas, ou ne se reproduisent que par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019homme, mais \u00ab y a-t-il quelqu\u2019un qui puisse pr\u00e9tendre que le tr\u00e8fle rouge n\u2019a pas de syst\u00e8me de reproduction parce que le bourdon, et le bourdon seul, doit servir d\u2019entremetteur pour qu\u2019il puisse se reproduire? Le bourdon fait partie du syst\u00e8me reproducteur du tr\u00e8fle. Chacun de nous est sorti d\u2019animalcules infiniment petits dont l\u2019identit\u00e9 \u00e9tait enti\u00e8rement distincte de la n\u00f4tre, et qui font partie de notre propre syst\u00e8me reproducteur; pourquoi ne ferions-nous pas partie de celui des machines?\u2026 Ce qui nous trompe, c\u2019est que nous consid\u00e9rons toute machine compliqu\u00e9e comme un objet unique. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est une cit\u00e9 ou une soci\u00e9t\u00e9 dont chaque membre est procr\u00e9\u00e9 directement selon son esp\u00e8ce. \u00bb22<br> Dans l\u2019instrumentalit\u00e9 il y aurait quelque chose de la panne, que nous devons \u00e0 pr\u00e9sent nommer l\u2019instrumentalit\u00e9 incidentelle. Par une telle formule nous voulons conceptualiser l\u2019\u00e9mergence dans la formation technologique d\u2019une \u00e9v\u00e9nementialit\u00e9 proprement technique, fait pour le moins incroyable au regard de la technique traditionnelle. L\u2019artiste ne conquiert pas avec les technologies une force suppl\u00e9mentaire pour r\u00e9aliser, dans le sens fort du terme, sa volont\u00e9. Il trouve une ressource pour s\u2019ouvrir \u00e0 l\u2019incident qui d\u00e9passe sa volont\u00e9, projetant une causalit\u00e9 dans les \u00e9tants inorganiques. Il ne s\u2019agit plus seulement pour lui d\u2019organiser mais aussi de s\u2019ouvrir, d\u2019\u00eatre passible \u00e0 ce qui accorde dans les technologies. L\u2019art technologique n\u2019est pas un enfermement dans la subjectivit\u00e9, car les technologies ne s\u2019identifient pas \u00e0 la volont\u00e9 humaine, elles n\u2019en sont pas les simples projections, elles \u00ab pannent \u00bb et nous confrontent \u00e0 une certaine ext\u00e9riorit\u00e9. Soulignons que cette ext\u00e9riorit\u00e9 technologique nous semble constituer la condition de possibilit\u00e9 d\u2019une affectivit\u00e9 technologique qui aujourd\u2019hui, sous des formes diverses, s\u2019\u00e9tend.<br> L\u2019incident est en-de\u00e7\u00e0 de la panne, une simple interruption, un \u00ab \u00e9v\u00e9nement qui survient dans le cours d\u2019une entreprise, d\u2019une affaire \u00bb, une \u00ab difficult\u00e9, contestation accessoire qui na\u00eet, qui survient pendant l\u2019instruction de la cause principale \u00bb23 . Quelque chose nous tombe dessus, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la<br> causalit\u00e9, c\u2019est une panne mais d\u00e9barrass\u00e9e de l\u2019insistance de la fonctionnalit\u00e9 \u00e0 vouloir entrer dans son domaine et la soumettre \u00e0 son r\u00e9gime particulier. L\u2019incident, un concept riche qui servira pour un autre travail, permet d\u2019approcher la panne d\u2019une autre fa\u00e7on. Car ce qui importe ici est moins la panne dans la suspension pure et simple de toute fonctionnalit\u00e9, que la panne en tant que menace de cette suspension, mais restant \u00e0 son bord. L\u2019\u0153uvre est une telle menace. A moins d\u2019elle rien ne surviendrait, rien ne pourrait m\u00eame arriver de quelque fa\u00e7on que ce soit \u00e0 la sensibilit\u00e9, nous ne ressentirions rien. La perception et l\u2019esth\u00e9tique est fonction d\u2019une diff\u00e9rence d\u2019intensit\u00e9(s) entre un milieu ext\u00e9rieur et un milieu int\u00e9rieur, diff\u00e9rence qui va jusqu\u2019\u00e0 remettre en cause la stricte s\u00e9paration entre les deux, et qui ici implique un \u00e9l\u00e9ment non humain dans la technique. Bill Viola \u00e9crit : \u00ab j e ne distingue pas entre les paysages int\u00e9rieurs et ext\u00e9rieurs, entre l\u2019environnement comme mode physique hors de nous et l\u2019image mentale que chacun se fait de cet environnement. C\u2019est une tension, une transition, un \u00e9change, et une r\u00e9sonance entre ces deux modalit\u00e9s qui d\u00e9finissent la r\u00e9alit\u00e9. \u00bb25<br> C\u2019est pour cette raison que \u00ab l\u2019artiste est le ma\u00eetre des objets; il int\u00e8gre dans son art des objets cass\u00e9s, br\u00fbl\u00e9s, d\u00e9traqu\u00e9s pour les rendre au r\u00e9gime des<br> machines d\u00e9sirantes dont le d\u00e9traquement fait partie du fonctionnement m\u00eame.<br> ..26 24 25<br><br> <strong>3 &#8211; OUT OF ORDER<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>3 &#8211; 1 UNE MATIERE HORS DE (CHEZ) SOI<\/strong><br><br> Nous apercevons bien qu\u2019il faut maintenant r\u00e9aliser un double r\u00e9glage sur le concept de panne, si nous d\u00e9sirons qu\u2019il devienne une cat\u00e9gorie d\u2019analyse esth\u00e9tique effective. Car avec la panne on se trouve comme pi\u00e9g\u00e9 par la fonctionnalit\u00e9 qui l\u2019a jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent d\u00e9termin\u00e9e. Ce qui fait que nous nous retrouvons devant un esp\u00e8ce de trou noir incalculable, une interruption brutale et d\u00e9finitive, alors m\u00eame que ce qui nous int\u00e9resse est moins la panne elle-m\u00eame que sa fr\u00e9quence de revenance, c\u2019est-\u00e0-dire une revenance qui n\u2019est ni pr\u00e9sence ni absence mais dont l\u2019ontologie ne se mesure que dans les interstices de ses venues et de ses d\u00e9parts. Revenance et partance, la panne doit d\u2019une part \u00eatre entendue comme ce qui est out of order, et ce qui se d\u00e9robant \u00e0 l\u2019emprise d\u2019une instrumentalit\u00e9 de la fonction doit d\u2019autre part s\u2019\u00e9couter comme une instrumentalit\u00e9 de l\u2019incident.<br> Mais il nous faut, apr\u00e8s avoir fait ces quelques pr\u00e9cisions, aller plus avant avec l\u2019instrumentalit\u00e9 et comprendre pr\u00e9cis\u00e9ment en quoi cet \u00eatre de l\u2019instrument n\u2019est pas n\u00e9cessairement attach\u00e9 au seul fonctionnement et peut tout \u00e0 fait s\u2019accommoder de la panne ainsi entendue.<br> La cat\u00e9gorie esth\u00e9tique \u00ab panne \u00bb r\u00e9siste parce que la technique et le fonctionnement ont depuis longtemps \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9s. En ce sens, un instrument technique doit fonctionner pour \u00eatre technique. C\u2019est dire si la mani\u00e8re d\u2019\u00eatre de l\u2019instrument d\u00e9pend enti\u00e8rement de sa fonctionnalit\u00e9, de sorte que nul n\u2019aurait \u00e0 l\u2019id\u00e9e de d\u00e9finir un outil technique autrement qu\u2019en s\u2019appuyant sur ce \u00e0 quoi il sert.<br> Etre stylo cela ne signifie pas avoir une forme, une mati\u00e8re de stylo, car il peut toujours y avoir des faux-stylos et la fausset\u00e9 de ces stylos portent sur la fonction, mais \u00eatre pour \u00e9crire d\u2019une fa\u00e7on pr\u00e9cise.<br> Ceci veut dire que la fonction est habituellement pr\u00e9alable \u00e0 l\u2019outil, et c\u2019est pour cette raison que l\u2019id\u00e9e de fonctionnement a d\u00e9termin\u00e9 l\u2019appr\u00e9hension de l\u2019outil technique en son entier. Mais en ce qui concerne les \u0153uvres technologiques, ce sch\u00e9ma s\u2019effondre dans la mesure o\u00f9, d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019outil technologique vient avant la fonction. Qu\u2019est-ce \u00e0 dire? D\u2019une certaine mani\u00e8re, l\u2019artiste ne doit plus savoir \u00e0 quoi sert l\u2019outil qu\u2019il veut \u00ab utiliser \u00bb et qu\u2019il a \u00e0 sa disposition. Il doit red\u00e9couvrir la fonction de l\u2019outil ou en cr\u00e9er une autre qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec celle d\u2019origine, qui n\u2019est m\u00eame pas une perturbation ou une r\u00e9action \u00e0 l\u2019encontre de celle-ci. Il vient ainsi apr\u00e8s la fonction technique, mais il arrive au moment m\u00eame d\u2019une autre instrumentalit\u00e9. Cette seconde instrumentalit\u00e9 ne peut plus \u00eatre fonctionnelle, elle ne sert \u00e0 rien car le plan pour la mati\u00e8re qu\u2019est l\u2019outil a \u00e9t\u00e9 perdu par l\u2019artiste; elle doit donc \u00eatre out of order. Ce que nous voulons dire par l\u00e0 c\u2019est que l\u2019art technologique n\u2019est pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ou contre l\u2019ordre \u00e9tabli de la technicit\u00e9, mais en dehors, il n\u2019y pense pas, il l\u2019a oubli\u00e9, car il doit donner naissance \u00e0 une instrumentalit\u00e9 incidentelle, et c\u2019est l\u2019\u00e9v\u00e9nement m\u00eame de cette seconde naissance qui est un incident, faisant p\u00e9n\u00e9trer l\u2019ontologie de ce nouvel instrument, qui ne sert plus \u00e0 rien, qui sert \u00e0 tout, dans le temps.<br> Mais revenons maintenant \u00e0 notre stylo. Qu\u2019est-ce qui le fait ainsi \u00eatre-stylo? Le stylo n\u2019est fin pr\u00eat qu\u2019au moment o\u00f9, lorsqu\u2019il est fabriqu\u00e9, il atteint son utilit\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 le technicien a d\u00e9termin\u00e9 avec pr\u00e9cision sa fonction, sa mani\u00e8re de se comporter et de r\u00e9pondre \u00e0 cette fonction. Par l\u00e0 appara\u00eet nettement que le technicien doit fixer une finalit\u00e9 \u00e0 laquelle vient r\u00e9pondre une forme ergonomique et une mati\u00e8re adapt\u00e9es. Tout se fixe sur cette finalit\u00e9. Le stylo ne parvient \u00e0 son \u00eatre de stylo qu\u2019au moment o\u00f9 d\u2019une part il est achev\u00e9 et d\u2019autre part il incorpore dans sa mati\u00e8re et sa forme la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame de sa fonction. Le stylo est alors commode et utilisable, telle est l\u2019ontologie technique, une ontologie qui se juxtapose avec la temporalit\u00e9 de la production m\u00eame de l\u2019outil.<br> Cette ontologie suit exactement le plan du technicien et qui est soumis \u00e0 un parfait d\u00e9terminisme. Voil\u00e0 la mani\u00e8re dont se d\u00e9veloppe la causalit\u00e9 technique : l\u2019outil est la cause dont doit suivre certains effets. Mais il n\u2019est pas la cause finale et ceci aussi bien \u00e0 la fin qu\u2019au commencement, dans la mesure o\u00f9 au d\u00e9part l\u2019outil est voulu, construit, planifi\u00e9 par la volont\u00e9, c\u2019est la cause effisciente qui rassemble les autres causes, et \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e les effets voulus sont eux-m\u00eames inclus dans la cause effisciente, par l\u2019interm\u00e9diaire de la finalit\u00e9 qui avait \u00e9t\u00e9 fix\u00e9e. En ce sens, on ne construit pas un outil pour obtenir des effets impr\u00e9visibles, en tout cas pas jusqu\u2019\u00e0 une p\u00e9riode r\u00e9cente.<br> Beaucoup de choses changent dans ce plan au moment o\u00f9 on introduit dans les machines de l\u2019al\u00e9atoire, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019incidence, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019incident. C\u2019est \u00e0 partir de ce moment qu\u2019il sera possible d\u2019envisager un autre \u00eatre de l\u2019instrument. Nous voyons donc aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et comme devant nos yeux, un changement dans l\u2019ontologie et la gen\u00e8se de cette technique, et il nous est signal\u00e9, si nous y pr\u00eatons attention, dans l\u2019art technologique contemporain qui joue ainsi un r\u00f4le de signal et de pr\u00e9curseur dont nous ne<br> saisirons pas imm\u00e9diatement la signification.<br> L\u2019ontologie classique de la technique \u00e9tait fond\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e que c\u2019\u00e9tait moins la fonction qui appartenait \u00e0 l\u2019outil que l\u2019outil qui appartenait \u00e0 sa fonction. Une fois que nous avons compris ceci de fa\u00e7on profonde, nous comprenons aussi que c\u2019est en vertu de cette ontologie que la panne d\u00e9truisait purement et simplement l\u2019outil technique, puisqu\u2019elle affectait l\u2019\u00eatre m\u00eame de l\u2019outil en touchant pleinement sa fonction. Par une telle compr\u00e9hension, nous commen\u00e7ons \u00e0 nous d\u00e9tacher de la compr\u00e9hension na\u00efve de la panne et \u00e0 l\u2019accepter dans son op\u00e9rationnalit\u00e9 actuelle.<br> L\u2019ontologie est bien souvent une topographie o\u00f9 il s\u2019agit de trouver une demeure stable, avec sa porte, ses fen\u00eatres et son toit qui ferme le ciel comme l\u2019horizon de la steppe26 . L\u2019ontologie technique repose sur une telle domiciliation o\u00f9 l\u2019outil habite dans son fonctionnement, et o\u00f9, sortant de cette demeure, il est an\u00e9anti et n\u2019existe plus que comme mati\u00e8re inerte. La dynamique ontologique de la technique classique est la fonction.<br> D\u2019ailleurs, reportons-nous \u00e0 pr\u00e9sent vers l\u2019exp\u00e9rience de la panne. Que ressentons-nous habituellement face \u00e0 elle? Comment voyons-nous concr\u00e8tement l\u2019instrument technique? Il ne sert plus \u00e0 rien, il n\u2019est m\u00eame plus un instrument mais quelque chose qui est seulement bon pour \u00eatre jet\u00e9, et de ce fait il \u00ab ne peut s\u2019atrophier, parce qu\u2019il n\u2019a jamais rapport au service, parce qu\u2019il n\u2019a pas la possibilit\u00e9 de l\u2019aptitude. Il ne fait que servir \u00e0\u2026 et pour cette raison, il ne<br> 28<br> peut etre que d\u00e9truit. \u00bb L\u2019aptitude, c\u2019est la possibilit\u00e9 de d\u00e9finir une finalit\u00e9 et une utilisation, aptitude qui appartient \u00e0 l\u2019\u00eatre humain qui produit un \u00e9tant technique. Peut-\u00eatre faudrait-il voir alors en quoi \u00ab il ne s\u2019agit plus de confronter l\u2019homme et la machine pour \u00e9valuer les correspondances, les prolongements, les substitutions possibles ou impossibles de l\u2019un et l\u2019autre, mais de les faire communiquer tous deux pour montrer comment l\u2019homme fait pi\u00e8ce avec la machine. L\u2019autre chose peut \u00eatre un outil, ou m\u00eame un animal, ou d\u2019autres hommes. Ce n\u2019est pourtant pas par m\u00e9taphore qu\u2019on parle de machine : l\u2019homme fait machine d\u00e8s que ce caract\u00e8re est communiqu\u00e9 par r\u00e9currence \u00e0<br> 29<br> l\u2019ensemble dont il fait partie dans des conditions bien d\u00e9termin\u00e9es. \u00bb<br> Si l\u2019outil incorpore sa fonction, qui constitue son \u00ab propre \u00bb, son identit\u00e9 comme son \u00eatre, &#8211; empruntant un exemple cher \u00e0 Heidegger27 -, nous pouvons remarquer que nous attendons d\u2019une gare, qui est une technique comme une autre, qu\u2019elle disparaisse comme gare. En effet, qu\u2019est-ce qu\u2019une gare qui fonctionne parfaitement? C\u2019est une gare o\u00f9 nous n\u2019attendons pas les trains qui arrivent d\u00e8s que nous arrivons. Ainsi la gare dispara\u00eet comme gare, nous n\u2019avons pas le temps de la voir comme gare, avec ses briques et ses charpentes m\u00e9talliques, son distributeur de boissons et ses bancs en bois. Une gare utilisable est une gare qui ne nous contraint \u00e0 aucun arr\u00eat. Comment expliquer cette disparition ontologique? Est-ce la fonction qui l\u2019organise?<br> Avec Information nous voyons les parasites comme ils sont, une mati\u00e8re 28 29 vid\u00e9ographique, des pixels incandescents sur l\u2019\u00e9cran. Information d\u00e9voile cette mati\u00e8re en tant que telle. Par contre, dans le cas d\u2019une interruption t\u00e9l\u00e9visuelle, un panneau excuse de l\u2019arr\u00eat en venant cacher le brasier qui vibre derri\u00e8re. Dans ce dernier cas, la fonction aspire l\u2019outil en faisant dispara\u00eetre un aspect pour le moins important de l\u2019outil, l\u2019outil en tant que mati\u00e8re. Mais on peut m\u00eame aller plus loin et affirmer que la fonction organise cette occultation car elle ne fonctionne qu\u2019\u00e0 cette disparition strat\u00e9gique, ce sont tous les plans techniques, la ma\u00eetrise et le contr\u00f4le, toutes les petites guerres des comit\u00e9s d\u2019\u00e9thique qui surveillent le bon d\u00e9roulement des op\u00e9rations. Cette quasi-invisibilit\u00e9 de la mati\u00e8re, provoqu\u00e9e par le d\u00e9ploiement de la fonction, met en cause l\u2019ontologie classique de la technique. Comment serait-il possible de rendre compte de l\u2019instrumentalit\u00e9 de l\u2019instrument en l\u2019oblit\u00e9rant radicalement?<br> La panne est quelque chose qui met hors de (chez) soi le fonctionnement. Regardez comme il voudrait lui r\u00e9sister. Regardez ses services de maintenance dont l\u2019objectif est de maintenir la supr\u00e9matie du fonctionnement. La panne interrompt quelque chose sans doute, mais, et c\u2019est l\u00e0 une d\u00e9couverte, elle n\u2019interrompt pas l\u2019instrumentalit\u00e9 comme telle, mais seulement la fonctionnalit\u00e9 attribu\u00e9e \u00e0 l\u2019instrumentalit\u00e9. Par la panne nous comprenons qu\u2019il est possible de distinguer instrumentalit\u00e9 et fonctionnalit\u00e9, ce qui ouvre de tr\u00e8s nombreuses perspectives. L\u2019interactivit\u00e9 des nouveaux supports de m\u00e9moire n\u2019est pas seulement fonction de leur fonctionnement mais aussi de leur rupture, fracture, 30 dysfonctionnement, surprise, \u00e9v\u00e9nement stupide ou signifiant, de toute une transversalit\u00e9 que le march\u00e9, je vous l\u2019assure, cherche \u00e0 tout prix \u00e0 oublier.<br> La panne joue donc un r\u00f4le de r\u00e9v\u00e9lateur esth\u00e9tique. La question \u00ab comment \u00e7a panne? \u00bb, est la question techno-logique par excellence. Si \u00ab l\u2019outil peut soudainement se r\u00e9v\u00e9ler inutilisable. Il devient alors en soi, un mat\u00e9riau brut \u00bb30 , dans le cas de ce qu\u2019il est convenu de nommer les \u00ab nouvelles technologies \u00bb cette inutilisabilit\u00e9 est \u00e0 port\u00e9e de main comme une des parts importantes de l\u2019instrumentalit\u00e9. Dans la panne, l\u2019outil classique r\u00e9v\u00e8le sa mat\u00e9rialit\u00e9 d\u2019outil sans la m\u00e9diation du fonctionnement, qui joue donc le r\u00f4le d\u00e9volu par Kant au sch\u00e9matisme de l\u2019entendement. C\u2019est pour cette raison esth\u00e9tique que la panne semble brute, elle est h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne par rapport \u00e0 la pens\u00e9e et \u00e0 ses cat\u00e9gories, la pens\u00e9e ne parvient plus \u00e0 la saisir, et ce dessaisissement l\u2019effraye, alors elle tente de dire que ce n\u2019est pas d\u00fb aux limitations de sa conceptualisation, mais \u00e0 l\u2019idiotie de la panne.<br> Lors de la panne, un dr\u00f4le d\u2019escamotage a lieu o\u00f9 nous ne parvenons jamais \u00e0 penser l\u2019outil-panne mais seulement, et toujours, l\u2019outil-fonctionnement, alors m\u00eame que nous avons affaire \u00e0 la panne. Ce que nous voulons dire c\u2019est que la panne est une instrumentalit\u00e9 \u00e0 part enti\u00e8re, comme en t\u00e9moignent les \u0153uvres technologiques, et que cette instrumentalit\u00e9 nous reste malheureusement \u00e9trang\u00e8re, nous qui ne la voyons que comme privation et manque de fonctionnement. Il ne faudrait plus voir la panne comme un trou mais comme un mont, non comme un vide mais comme un plein, lui laisser au moins<br> cette chance, sinon, dans les expositions, encore et encore, on demandera \u00ab \u00e0 quoi \u00e7a sert? A quoi \u00e7a pense?\u00bb Mais la pens\u00e9e des \u0153uvres, \u00e0 supposer qu\u2019elles aient quelque chose de cet ordre, ne sert \u00e0 rien car elle ne sert personne, elle n\u2019est pas servitude.<br> Pourquoi la panne \u00e9nerve-t-elle tant? Lors de la panne une distance et un \u00e9cart s\u2019ouvrent brutalement entre l\u2019a-fonctionnalit\u00e9 de l\u2019instrument et la persistance de la fonction de l\u2019outil, ce qui prive l\u2019esprit de la repr\u00e9sentation habituelle qu\u2019il a de l\u2019outil technique dans lequel la fonction et la mati\u00e8re collent comme elles se collent dans le plan de fabrication. L\u2019outil devient \u00e9trange, hors de soi, sa mati\u00e8re est expuls\u00e9e comme sa fonction, Unheimlichkeit, l\u2019heimatfait \u00e0 pr\u00e9sent d\u00e9faut, nous ne sommes plus domicili\u00e9s dans la fonction ou ailleurs, nous sommes \u00e0 une bordure, une fronti\u00e8re, lieu de conflits et de rencontres.<br> Lors de la panne, l\u2019outil est l\u00e0 et en m\u00eame temps il n\u2019est pas l\u00e0. Sa pr\u00e9sence est mais sa fonction persistante se d\u00e9robe. Disons maintenant que la panne continue, cette dur\u00e9e va nous \u00e9nerver plus encore, car c\u2019est le temps lui-m\u00eame qui comme \u00e9loignement se d\u00e9voile \u00e0 son tour. Le temps est long, terriblement long avec la panne. On finit par le compter, nous qui faisions confiance aux horloges. L\u2019\u00e9nervement est fonction d\u2019une esp\u00e8ce d\u2019hyper-r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019outil qui est de plus en plus pr\u00e9sent dans son autonomie. Il nous dit \u00ab je ne d\u00e9pends pas de toi! Je ne d\u00e9pends pas de toi! \u00bb, nous sommes d\u00e9munis, nous sommes appauvris, nous sommes pauvres.<br> L\u2019inutilit\u00e9 permet de faire face \u00e0 l\u2019instrument technique en tant que telle, dans sa mat\u00e9rialit\u00e9. La causa materialis aristot\u00e9licienne n\u2019est plus soumise \u00e0 la 31 causa efficiens, elle se lib\u00e8re et se laisse voir pour ce qu\u2019elle est pour la premi\u00e8re fois. La mati\u00e8re est alors hors de (chez) elle, c\u2019est-\u00e0-dire de ce qu\u2019on avait fait prendre pour \u00ab elle \u00bb, la causa finalis, cette finalit\u00e9 qui l\u2019occultait. Nous avions presque oubli\u00e9 que cet ordinateur \u00e9tait un morceau \u00e9lectrifi\u00e9 de plastique, obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019\u00e9cran, nous n\u2019apercevions plus sa forme non plus ni ses courbes.<br><br> <strong>3 &#8211; 2 \u00ab EN PANNE \u00bb<\/strong><br><br>Nous nous promenons \u00e0 pr\u00e9sent dans une exposition. Notre temps de vision est limit\u00e9, nous marchons le long des couloirs blancs et impersonnels. Brusquement une masse m\u00e9tallique grise plant\u00e9e l\u00e0 dans un d\u00e9cor oubli\u00e9. Un message est scotch\u00e9 dessus : \u00ab EN PANNE \u00bb. En panne, cela ne veut pas dire \u00ab panne \u00bb, cela ne signale pas un \u00e9v\u00e9nement, mais par le \u00ab en \u00bb de la panne c\u2019est la continuation de l\u2019instrument au moment m\u00eame de la panne qui est indiqu\u00e9e. C\u2019est pour cette raison que l\u2019on pourrait croire qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de la d\u00e9monstration du caract\u00e8re temporaire de la panne. \u00ab En panne \u00bb cela veut dire, \u00ab pour un moment \u00bb, \u00ab excusez nous \u00bb, on nous pr\u00e9vient que quelque chose d\u2019impr\u00e9vu est survenu.<br> Or nous sommes des visiteurs et nous ne voyons l\u2019objet dont il est question que sous cet angle de l\u2019en panne, l\u2019objet se donne lui-m\u00eame sous cet aspect de la visitation. L\u2019\u0153uvre n\u2019est que travers\u00e9e. Loin d\u2019\u00eatre un incident temporaire, l\u2019\u0153uvre technologique en panne est une immobilisation qui d\u00e9truit l\u2019id\u00e9e m\u00eame de fonctionnement, car ce n\u2019est pas la permanence du fonctionnement qui est suspendue au-dessus du caract\u00e8re temporaire et particulier de la panne, c\u2019est bien le contraire, le fonctionnement est suspendu \u00e0 la condition de la panne.<br> La panne peut toujours survenir, imaginez-vous les craintes des conservateurs d\u2019\u0153uvres technologiques et des techniciens qui s\u2019en occupent, qui s\u2019en occuperont : \u00ab esp\u00e9rons que cette fois-ci il n\u2019y ait aucune panne, parce qu\u2019alors on risque bien de se moquer de nous \u00bb, et ils diront : \u00ab ah la technique, vous savez! \u00bb en rigolant. Il y a en cette crainte une position affective nouvelle. La panne technologique n\u2019est pas le long et permanent vieillissement des peintures qui pourront toujours \u00eatre rattrap\u00e9es par des laboratoires de restauration \u00e0 haute technicit\u00e9. C\u2019est justement parce que la panne de l\u2019\u0153uvre survient brutalement qu\u2019une certaine permanence de sa possibilit\u00e9 devient \u00e0 son tour possible : elle peut toujours arriver, tandis que le fonctionnement ne peut pas constituer un \u00e9v\u00e9nement, mais seulement une circulation continuelle. Et les conservateurs n\u2019ont pas encore pris la mesure du caract\u00e8re positif de cette instabilit\u00e9 technologique et de la permanence fondamentale de la possibilit\u00e9.<br> Dans le domaine \u00e9conomique, on parle souvent d\u2019expertise informatique o\u00f9 les logiciels sont consid\u00e9r\u00e9s et jug\u00e9s selon leur stabilit\u00e9. On dit d\u2019un logiciel qu\u2019il est stable lorsqu\u2019il n\u2019a plus beaucoup de bugs, ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, lorsque ces bugs, et il y en a toujours, nous font perdre un temps inf\u00e9rieur au temps gagn\u00e9 par le logiciel compar\u00e9 au temps que nous passerions sur un logiciel concurrent. On voit bien que par une telle expertise on suppose la possibilit\u00e9, serait-elle id\u00e9ale, d\u2019un Eden o\u00f9 il n\u2019y aurait plus de frein \u00e0 l\u2019utilisation informatique, plus de bugs, plus de panne.<br> Avec l\u2019\u00ab EN PANNE \u00bb, dont il faudrait faire l\u2019\u00e9tude syst\u00e9matique dans les expositions d\u2019\u0153uvres technologiques, nous ne savons plus de quelle mani\u00e8re nous comporter, soit nous passons notre chemin en pressant le pas, soit nous nous arr\u00eatons plus longuement encore que pour les \u0153uvres qui \u00ab fonctionnent \u00bb, et nous tentons de reconstruire mentalement le fonctionnement de cette \u0153uvre. Dans tous les cas nous restons \u00e0 la lisi\u00e8re du probl\u00e8me qui est ici en jeu, car en regardant les \u0153uvres qui \u00ab fonctionnaient \u00bb nous n\u2019\u00e9tions pas m\u00eame capables de comprendre leur caract\u00e8re hors-la-loi, d\u2019\u00eatre sensibles aux pannes qu\u2019elles nous faisaient rencontrer.<br> Bien s\u00fbr la panne marqu\u00e9e et soulign\u00e9e par un petit panneau d\u2019excuse n\u2019est pas du m\u00eame ordre que les pannes am\u00e9nag\u00e9es par les \u0153uvres, mais il n\u2019emp\u00eache qu\u2019elles questionnent toutes deux l\u2019identification entre l\u2019instrumentalit\u00e9 et la fonctionnalit\u00e9. Et c\u2019est pour cela que nous perdons nos rep\u00e8res et nos marques face \u00e0 elles, d\u2019une mani\u00e8re plus proche qu\u2019il est possible de le penser. Car ce qui donne, dans l\u2019ordre technique, une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019outil, ce n\u2019est pas l\u2019outil lui-m\u00eame, qui appara\u00eet dans sa mati\u00e8re alors m\u00eame qu\u2019il dispara\u00eet. La r\u00e9alit\u00e9 technique est la fonctionnalit\u00e9, et nous avons encore du mal \u00e0 comprendre combien tous nos jugements esth\u00e9tiques sont soumis \u00e0 cette d\u00e9termination.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3 &#8211; 3 LE PARASITE INTERACTIF DANS LE LABYRINTHE<\/strong><br><br> La panne, c\u2019est le d\u00e9faut de fonctionnalit\u00e9, c\u2019est le d\u00e9faut ontologique par excellence, la panne ek-siste. Quelque chose se retire avec la panne, mais l\u2019instance qui retire la fonctionnalit\u00e9 n\u2019est pas la m\u00eame qui l\u2019avait mise au point, ou qui avait cru proc\u00e9der \u00e0 une telle op\u00e9ration. Qu\u2019est-ce \u00e0 dire? L\u2019\u00eatre humain croit que la technique d\u00e9pend de lui parce qu\u2019il en fixerait la fonctionnalit\u00e9 qui est ce qui donne toute sa r\u00e9alit\u00e9, au moment de la production et de l\u2019utilisation, \u00e0 l\u2019instrument technique. Or cette fonctionnalit\u00e9 peut, pendant un temps plus ou moins long, faire d\u00e9faut, et ce n\u2019est pas l\u2019\u00eatre humain qui a d\u00e9cid\u00e9 de la panne. Nous remarquons bien que la panne nous signale quelque chose que nous voulons \u00e0 tout prix oublier : une certaine autonomie de la technique, ou tout du moins le fait que nous la d\u00e9terminons autant qu\u2019elle nous d\u00e9termine.<br> Ce qui nous d\u00e9range dans la panne c\u2019est qu\u2019elle ne vient pas de nous, mais de la machine elle-m\u00eame qui s\u2019est, comme on dit, \u00ab mise en panne \u00bb, et de cette fa\u00e7on l\u2019\u00eatre humain doit briser sa solitude et s\u2019ouvrir \u00e0 quelque chose qui ne lui est m\u00eame pas apparent\u00e9. Ne parvenant pas \u00e0 sortir de son anthropomorphisme \u00ab naturel \u00bb, il pr\u00e9f\u00e8re dire : \u00ab la panne, c\u2019est s\u00fbrement moi qui me suis tromp\u00e9 quelque part. J\u2019ai d\u00fb faire une erreur dans le plan de fabrication. Allez, sale machine, retourne \u00e0 l\u2019atelier. \u00bb Nous refusons encore la panne en sa technicit\u00e9, nous revenons, malgr\u00e9 les signes d\u00e9livr\u00e9s par la panne, \u00e0 nos plans et \u00e0 notre volont\u00e9.<br> Une pi\u00e8ce plong\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9. Au fond de cette pi\u00e8ce un \u00e9cran sur lequel est diffus\u00e9 un visage anthropomorphe. Muni d\u2019un capteur de position, le spectateur peut alors se d\u00e9placer et d\u00e9placer, dans le m\u00eame mouvement, ce visage en image de synth\u00e8se qui se tourne et se retourne, qui va \u00e0 droite, qui va \u00e0 gauche, comme un jeu de miroir.<br> Brusquement L\u2019Autre se rebiffe. Il ne nous suit plus. Il se tord. Des pointes apparaissent. Nous \u00e9tions-nous approch\u00e9s trop pr\u00e8s? Que se passe-t-il? Une panne? Le masque synth\u00e9tique joue de l\u2019ordre et (de son) d\u00e9sordre, il est in the order et out of order, il joue de cette diff\u00e9rence et ne fait \u00e9merger l\u2019un qu\u2019\u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019autre. L\u2019inextricabilit\u00e9 du programmable et de l\u2019improgrammable est ainsi soulign\u00e9e. Nous ne voulons pas parler ici du programme m\u00eame qui conditionne num\u00e9riquement le masque, mais l\u2019effet de programmable qu\u2019on attribue \u00e0 l\u2019utilisateur de par son capteur de position.<br> Qu\u2019allons-nous faire face \u00e0 ce visage que ne r\u00e9pond plus \u00e0 nos ordres? La question ne se pose pas dans l\u2019instant de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u0153uvre, nous r\u00e9agissons, voil\u00e0 tout. Et \u00e0 ce point appara\u00eet clairement le fait que nous sommes rep\u00e9r\u00e9s autant que nous rep\u00e9rons, qu\u2019une fois encore le masque peut se retourner et nous d\u00e9voiler le vide de son int\u00e9riorit\u00e9.<br> Sans aller plus avant, il nous semble que cette perturbation tr\u00e8s simple de l\u2019Autre signale une voie int\u00e9ressante, si ce n\u2019est indispensable, dans le domaine de l\u2019interactivit\u00e9. En analysant les r\u00e9actions du public et des utilisateurs de cette \u0153uvre, nous avons remarqu\u00e9 que les seconds qui nous int\u00e9ressent ici, sortaient de la salle avec un sentiment de puissance. Ils estimaient que cette \u0153uvre, malgr\u00e9 sa simplicit\u00e9 qui pourrait, aux yeux de certains, cacher son importance, parvenait \u00e0 un haut degr\u00e9 d\u2019interactivit\u00e9. Or un sp\u00e9cialiste pourrait se moquer : \u00ab quoi de l\u2019interactivit\u00e9, mais vous rigolez, cela bouge \u00e0 peine ! \u00bb Mais ce que le sp\u00e9cialiste aura ainsi oubli\u00e9, c\u2019est la diff\u00e9rence qui est li\u00e9e \u00e0 cette \u0153uvre. C\u2019est interactif, ne veut pas dire que l\u2019\u0153uvre est soumise \u00e0 nos moindres d\u00e9sirs ou que nous avons une part de cr\u00e9ativit\u00e9 dans le processus, mais que l\u2019\u0153uvre nous perturbe, et ceci ni en nous plongeant dans la perplexit\u00e9 d\u2019une panne compl\u00e8te et na\u00efve, ni en fonctionnant \u00e0 plein r\u00e9gime, mais en faisant jouer la diff\u00e9rence entre diff\u00e9rentes modalit\u00e9s d\u2019instrumentalit\u00e9. Avec l\u2019Autre, l\u2019instrumentalit\u00e9 est alternativement fonctionnelle, comme un miroir, et inutilisable, comme pointes.<br> L\u2019interactivit\u00e9 n\u2019est pas le miroir d\u00e9doubl\u00e9 d\u2019une activit\u00e9 paire, l\u2019\u00e9galit\u00e9 cybern\u00e9tique des informations en entr\u00e9e et en sortie, mais le parasitage o\u00f9 il y a plus en entr\u00e9e que ce que l\u2019on peut recevoir, par exemple en bougeant beaucoup trop pour \u00eatre rep\u00e9r\u00e9 par les capteurs de position, o\u00f9 encore il y a beaucoup plus en sortie qu\u2019en entr\u00e9e, on offre de l\u2019impr\u00e9vu, une information nouvelle, ou alors le rapport entre ce qui entre et ce qui sort n\u2019a plus aucun sens.<br> Le parasitage n\u2019est pas le parasite, ces plantes \u00ab qui naissent et croissent sur d\u2019autres corps organis\u00e9s morts ou vivants \u00bb31 , mais une perturbation qui, se faisant prendre pour quelque chose qui vient de l\u2019ext\u00e9rieur, se greffe sur la fonctionnalit\u00e9 attribu\u00e9e \u00e0 une technique. Le parasitage implique un terrible syst\u00e8me de r\u00e9version o\u00f9 on ne sait plus diff\u00e9rencier ce qui vient du dedans de ce qui vient de l\u2019ext\u00e9rieur.<br> L\u2019\u0153uvre devient l\u2019inutilisable \u00ab en personne \u00bb, parce que n\u2019\u00e9tant \u00e0<br> personne, et surtout pas \u00e0 l\u2019artiste, elle est \u00e0 tout le monde. Il y a dans l\u2019interactivit\u00e9 un n\u00e9cessaire devenir-anonyme, comme s\u2019il s\u2019agissait avec elle de mettre au point \u00ab un instrument inconnu dont on n\u2019aurait pas eu l\u2019emploi (\u2026) qui ne se pr\u00eatait \u00e0 rien, qui se d\u00e9fendait, se refusait au service et \u00e0 la communication. En elle quelque chose d\u2019atterr\u00e9, de p\u00e9trifi\u00e9. Elle e\u00fbt pu faire songer \u00e0 un moteur arr\u00eat\u00e9. \u00bb L\u2019interactivit\u00e9 n\u2019est pas \u00ab au service de \u00bb, elle n\u2019est pas une dialectique entre l\u2019homme et la machine, dernier avatar d\u2019un imaginaire commun quant \u00e0 leur rapport. Elle ne communique pas, car malgr\u00e9 son implantation dans les logiques cybern\u00e9tiques, elle n\u2019en adopte pas le logos, c\u2019est-\u00e0-dire ici la rh\u00e9torique. Il y a m\u00eame plus que cela, une r\u00e9sistance quant \u00e0 toute fonctionnalit\u00e9 possible.<br> La panne n\u2019est pas semblable \u00e0 un accident qui \u00ab advient fortuitement \u00bb. L\u2019accident est in the order, il \u00ab n\u2019est pas essentiel par soi-m\u00eame \u00bb32 32 33 , c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il reste toujours d\u00e9pendant de la fonction instrumentale. D\u2019ailleurs ne parle-t-on pas des \u00ab accidents du terrain \u00bb pour signifier de simples variations qui font parties du terrain lui-m\u00eame? L\u2019accident n\u2019affecte pas n\u00e9cessairement le fonctionnement, ce qui est accident\u00e9 peut \u00eatre autre chose que la fonction. C\u2019est un \u00e9v\u00e9nement \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, il ne touche pas le centre, il est temporaire, relatif et appelle \u00e0 soi la r\u00e9paration d\u2019un sp\u00e9cialiste qualifi\u00e9. La panne n\u2019\u00e9vite pas la reconduction \u00e0 la finalit\u00e9 du plan technique dont<br> elle est, en fin de compte, le simple produit.<br> La panne n\u2019est pas non plus un virus, image sur-utilis\u00e9e aujourd\u2019hui pour d\u00e9signer tous les ph\u00e9nom\u00e8nes concernant la perturbation, tout particuli\u00e8rement dans la sph\u00e8re Cyberpunk. Le virus suppose une m\u00e9diation, il est cette contagion qui vient de l\u2019ext\u00e9rieur en passant par un support, en traversant une pellicule et en venant s\u2019accrocher \u00e0 des cellules saines. Or la panne c\u2019est ce qui, justement, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 transmis et ne pourra jamais l\u2019\u00eatre, car elle refuse toute m\u00e9diation. Dans l\u2019esth\u00e9tique de la panne que nous avons commenc\u00e9 \u00e0 esquisser, et ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une esquisse, nous voyons bien que la panne a quelque chose de disproportionn\u00e9 qui ne peut pas \u00eatre assimil\u00e9, parce qu\u2019elle d\u00e9passe les bornes et les limites, parce qu\u2019elle n\u2019est pas appr\u00e9hendable selon le mode de l\u2019anticipation.<br> Der Wald, une plate-forme hydraulique sur lequel un moniteur diffuse les images d\u2019une for\u00eat. Le spectateur peut bien monter et s\u2019asseoir sur le fauteuil dispos\u00e9 en face du moniteur, il pourra m\u00eame saisir une manette et p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019espace repr\u00e9sent\u00e9, les pistons bougeront et accentueront l\u2019effet de mouvement. Restreignons la description \u00e0 ce bref r\u00e9sum\u00e9, car ce qui nous int\u00e9resse l\u00e0 est la confrontation de l\u2019interface \u00e0 l\u2019espace de la for\u00eat. En effet, rien de plus fonctionnel qu\u2019une track-ball de ce type, les mouvements sont parfaitement coordonn\u00e9s, et on voit ce vers quoi la main s\u2019est d\u00e9plac\u00e9e. La fonctionnalit\u00e9 est ici celle de la direction et de l\u2019orientation, on navigue dans l\u2019espace selon le mouvement voulu. Mais cette interface s\u2019accroche \u00e0 une repr\u00e9sentation paradoxale, et c\u2019est cette repr\u00e9sentation qui est hors de l\u2019ordre, c\u2019est elle qui est, en ce sens-l\u00e0, en panne, mais c\u2019est d\u2019une panne \u00e9trange dont il s\u2019agit. En effet, la for\u00eat est interminable, elle n\u2019a pas de lat\u00e9ralit\u00e9, pas de profondeur. Alors m\u00eame que nous suivons le conseil de Descartes, nous demandant d\u2019aller tout droit lorsque nous sommes perdus, nous ne parvenons pas \u00e0 sortir de cette for\u00eat. Elle n\u2019a ni haut ni bas, puisque chaque unit\u00e9 d\u2019arbre est reproduite en haut et en bas, sans racine, mais seulement avec des branches dirig\u00e9es vers un no man\u2019s land qui n\u2019est ni le ciel, en haut, ni la terre, en bas. L\u2019artiste confronte ici une interface d\u2019orientation \u00e0 un espace qui lui est h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne parce qu\u2019il ne permet aucune direction.<br> C\u2019est lorsque l\u2019usage devient impossible dans la fonctionnalit\u00e9 spatiale, qu\u2019il est permis de d\u00e9river sans fin ni but. Le labyrinthe de Der Wald met en place une panne entre l\u2019interface de navigation et l\u2019espace, et ceci en suspendant la cause finale. En effet, la finalit\u00e9 est suspendue, elle ne joue plus, nous sommes, pour reprendre un terme qui nous est cher, en \u00ab partance \u00bb. Du fait que l\u2019espace n\u2019a pas de finalit\u00e9, le r\u00e9seau qui retient la cause finale, formelle et mat\u00e9rielle autour du projet de la cause effisciente, s\u2019effondre. De l\u00e0 un plaisir de d\u00e9rivation, de navigation sans fin tout diff\u00e9rent des \u00ab autoroutes de l\u2019information \u00bb, des pistes balis\u00e9es d\u2019Internet, ou plus exactement de ce que le r\u00e9seau est devenu aujourd\u2019hui et deviendra de plus en plus en se commercialisant.<br> Le labyrinthe est labyrinthe sans avoir de plan. Il garde son instrumentalit\u00e9 sans fonctionnalit\u00e9, celle-ci consisterait-elle m\u00eame \u00e0 se perdre. L\u2019ontologie des \u0153uvres d\u00e9passe, et de loin, la fonction. Information lie la panne \u00e0 l\u2019instrumentalit\u00e9 et d\u00e9lie donc cette derni\u00e8re de la fonctionnalit\u00e9. L\u2019Autre parasite l\u2019interactivit\u00e9 et la rend, par ce point pr\u00e9cis, possible. L\u2019installation fonctionne mais imparfaitement. Der Wald suspend la finalit\u00e9, une des quatre causes aristot\u00e9liciennes, et tout le r\u00e9seau de renvois qui si\u00e8ge dans la fonctionnalit\u00e9. A partir de ces \u0153uvres, nous voyons que l\u2019art souligne un champ oubli\u00e9 de la technique, qu\u2019on simplifie par une froideur glaciale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3 &#8211; 4 LA CONSERVATION DU RESEAU INSTRUMENTAL<br><\/strong><br> Mais il nous faut encore soulever une autre caract\u00e9ristique de la panne, car elle n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9duit \u00e0 un seul \u00e9tant, celui qu\u2019elle affecterait. Ses cons\u00e9quences sont bien plus \u00e9tendues que nous aurions pu nous y attendre.<br> La panne, c\u2019est la relation du temps au possible. C\u2019est elle qui ouvre le temps comme horizon, c\u2019est-\u00e0-dire comme \u00e0 venir impr\u00e9visible, inanticipable. Et elle est un fait technique, le fait technique par excellence. On pourrait alors se demander : comment conserver les \u0153uvres technologiques? De quelles fa\u00e7ons pr\u00e9server \u00ab la pr\u00e9sence revenante d\u2019\u00e9poques r\u00e9volues dont le t\u00e9moin mat\u00e9riel est un medium \u00bb34 ? De plus en plus d\u2019entre elles utilisent des syst\u00e8mes informatiques avec encodage (input) et d\u00e9codage (output). Or ceux-ci sont int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la machine elle-m\u00eame, alors que, par exemple, pour l\u2019\u00e9criture sur papier, le syst\u00e8me d\u2019encodage est dans l\u2019\u00e9crivain, tandis que le syst\u00e8me de d\u00e9codage est dans le lecteur. Cette diff\u00e9rence fondamentale entre les nouveaux et les anciens supports pose d\u2019\u00e9normes difficult\u00e9s. Le num\u00e9rique suppose un encodage qui n\u2019a aucun rapport isomorphique \u00e0 l\u2019encod\u00e9, alors que le signal analogique \u00e9tablissait une identit\u00e9. C\u2019est dire s\u2019il est extr\u00eamement difficile de retrouver la trace d\u2019une \u0153uvre technologique \u00e0 partir de son unique support.<br> Les \u0153uvres sont d\u00e9pendantes de cette ext\u00e9riorisation machinique de l\u2019\u00e9criture et de la lecture, elles ne peuvent pas se passer des ordinateurs, et ceci est un fait fondamental dans la culture humaine. Imaginons cette situation : dans quelques si\u00e8cles, des \u00eatres trouvant un tableau, ils le regardent, l\u2019aiment ou le d\u00e9testent, mais sont d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre sensibles (ou in-sensibles) \u00e0 ce qu\u2019ils ont ainsi per\u00e7u. Maintenant ils creusent un autre trou et tombent sur un CD-Rom. Ils n\u2019y voient rien que le CD-Rom, qui brille bien s\u00fbr, qui renvoie leur image, mais qui n\u2019offre pas ce qu\u2019il contient de lui-m\u00eame parce qu\u2019il y a s\u00e9paration entre le support et le mat\u00e9riel de lecture. Le syst\u00e8me esth\u00e9tique de ces \u00eatres ne serait pas m\u00eame touch\u00e9 par une telle \u0153uvre, parce qu\u2019ils n\u2019auraient aucun acc\u00e8s \u00e0 elle.<br> Faudra-t-il cr\u00e9er des banques d\u2019ordinateurs, conservant nos ch\u00e8res machines pour d\u00e9crypter les \u0153uvres pass\u00e9es? Existera-t-il une arch\u00e9ologie informatique qui aura comme but, \u00e0 partir d\u2019un support quelconque, de retrouver le type de codage et pourquoi pas de recr\u00e9er une machine permettant de le lire? D\u00e9coder une \u0153uvre informatique cela s\u2019apparenterait \u00e0 une enqu\u00eate polici\u00e8re, avec la pi\u00e8ce \u00e0 convinction et les t\u00e9moins, avec une \u0153uvre dont on ne sait plus si elle est l\u00e0, sur le support, dans le d\u00e9codeur, ou encore dans le moment m\u00eame du d\u00e9codage. Cette situation pourrait bien mener \u00e0 la multiplication des chefs-d\u2019\u0153uvres inconnus, si chers \u00e0 Balzac. Cet \u00e0 venir de l\u2019\u0153uvre est aussi son devenir, elle est l\u2019arch\u00e9ologie du pr\u00e9sent que suppose toute \u0153uvre.<br> Nous voyons bien que la technique est la panne comme la panne est la technique. Les choses semblent s\u2019infecter et s\u2019\u00e9tendre, ce n\u2019est pas un virus, c\u2019est une \u00e9pid\u00e9mie peut-\u00eatre. L\u2019encod\u00e9 et l\u2019encodeur, la machine et le support,<br> l\u2019\u00e9crivain et le lecteur.<br> Pourquoi tous ces rapports, toutes ces connexions, toutes ces relations \u00e0 partir d\u2019un instrument technique? C\u2019est que ce dernier est toujours li\u00e9 \u00e0 d\u2019autres choses. La technique c\u2019est justement ce qui machine avec d\u2019autres machines, il n\u2019y a de machine que branch\u00e9e. \u00ab Prenons l\u2019exemple secret du R\u00e9seau : en appelant un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone non attribu\u00e9, branch\u00e9 sur un r\u00e9pondeur automatique (\u00ab ce num\u00e9ro n\u2019est pas attribu\u00e9\u2026 \u00bb) on peut entendre la superposition d\u2019un ensemble de voix fourmillantes, s\u2019appelant ou se r\u00e9pondant entre elles, s\u2019entrecroisant, se perdant, passant au-dessus, au-dessous, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du r\u00e9pondeur automatique, messages tr\u00e8s courts, \u00e9nonc\u00e9s suivant des codes rapides et monotomes. \u00bb35 La panne est cet endroit de conjonction et de disjonction, elle est le point o\u00f9 se croisent et se d\u00e9croisent les techniques.<br> La panne dont nous parlons d\u00e8s la premi\u00e8re partie n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9e. Elle continue. Elle est de plus en plus \u00e9nervante. Nous avons bien essay\u00e9 de dire et d\u2019expliquer la panne et l\u2019instrumentalit\u00e9, la fonctionnalit\u00e9 aussi. Mais cette panne continue, elle nous nargue presque alors m\u00eame que nous ne saurions la personnaliser. Que se passe-t-il maintenant dans cette continuit\u00e9? Ce n\u2019est plus seulement cet outil qui est en panne, c\u2019est l\u2019espace entier qui se r\u00e9v\u00e8le dans sa brutalit\u00e9.<br> Nous \u00e9tions, voil\u00e0 une heure, encore un peu embarrass\u00e9s, des id\u00e9es et des sentiments se m\u00ealaient. Il y eut, souvenons-vous, un certain sentiment d\u2019impuissance, et puis apr\u00e8s de la r\u00e9signation. C\u2019\u00e9tait en panne, il n\u2019y avait rien \u00e0 faire, alors nous sommes all\u00e9s ailleurs. Mais l\u2019objet commen\u00e7ait \u00e0 nous obs\u00e9der. Il est l\u00e0, trop l\u00e0 peut-\u00eatre, si une telle chose peut exister, et elle peut ek-sister. Et puis, l\u2019\u00e9nervement, brutal comme pour r\u00e9pondre \u00e0 cette autre brutalit\u00e9 de l\u2019arr\u00eat, de la suspension et de l\u2019inutilisable. C\u2019est cela, de l\u2019\u00e9nervement, comme un insecte qui tourne autour de notre t\u00eate, nous aussi nous nous mettons \u00e0 bouger comme un insecte, avec cette main qui s\u2019agite, qui s\u2019agrippe, qui balaye en tous sens. Nous savons que cet \u00e9nervement est le signe d\u2019une agitation int\u00e9rieure, \u00e0 cette d\u00e9construction sauvage de notre statut d\u2019utilisateur. Nous le savons, mais nous sommes \u00e9nerv\u00e9s.<br> Quelque chose s\u2019est rel\u00e2ch\u00e9 maintenant, comme si nous \u00e9tions stabilis\u00e9s. Ce n\u2019est plus de l\u2019\u00e9nervement, c\u2019est plus sec et plus froid, c\u2019est comme si nous \u00e9tions apais\u00e9s. Oui, c\u2019est bien de l\u2019indiff\u00e9rence, une forme d\u2019impassibilit\u00e9, mais elle ne semble pas venir de la panne, plut\u00f4t du plus profond de nous-m\u00eames, et nous regardons l\u2019instrument. Il ne bouge pas, il n\u2019a d\u2019ailleurs jamais boug\u00e9. Quel est-il?<br> Cette indiff\u00e9rence, ce n\u2019est pas la r\u00e9signation, ce n\u2019est pas l\u2019acceptation d\u2019une perte qu\u2019on aurait rejet\u00e9e dans le pass\u00e9. Non, ce n\u2019est pas de la nostalgie, ni m\u00eame de la m\u00e9lancolie. Cela nous touche insensiblement, et c\u2019est cette insensibilit\u00e9 qui nous touche. Que se passe-t-il?<br> Cet objet nous agace moins qu\u2019il nous indiff\u00e8re, mais cette indiff\u00e9rence peut sembler paradoxale, car c\u2019est justement parce que l\u2019objet nous est diff\u00e9rent qu\u2019il nous est indiff\u00e9rent. L\u2019objet ne se soumet plus \u00e0 notre volont\u00e9, alors nous le 36<br> laissons de c\u00f4t\u00e9, comme on dit \u00ab on ne le sent plus \u00bb. C\u2019est un changement dans notre relation ontologique par rapport \u00e0 la technique, car sa r\u00e9alit\u00e9 a chang\u00e9 et son esth\u00e9tique aussi. Et pourtant il \u00ab ne pr\u00e9sente en soi pas de diff\u00e9rence \u00bb, il est en panne. Cet en-soi de l\u2019indiff\u00e9rence se retourne vers un en-moi (le sujet, l\u2019observateur) de l\u2019indiff\u00e9rence. L\u2019in-diff\u00e9rence est ici l\u2019int\u00e9rieur retourn\u00e9 de la diff\u00e9rence, la difficult\u00e9, l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019en saisir les bords, l\u2019\u00e9ternelle d\u00e9robade. Et sous cette indiff\u00e9rence, un reste &#8211; minime il faut bien l\u2019avouer &#8211; d\u2019\u00e9nervement car, il faut encore l\u2019avouer, cela devrait fonctionner, cela devrait avoir une utilit\u00e9 pr\u00e9visible, tout est l\u00e0, la mati\u00e8re, la forme, les diff\u00e9rents m\u00e9canismes qui coulissent, mais l\u2019\u00e9nergie et la circulation des flux sont radicalement absentes et transforment l\u2019objet en une chose morte et un poids mort.<br> La panne c\u2019est comme un poids mort, malgr\u00e9 le nom, ce n\u2019est pas du tout l\u00e9ger, c\u2019est tr\u00e8s lourd. Car rien ne nous aide \u00e0 le porter, \u00e0 le supporter, nous n\u2019avons plus d\u2019appui. il ne pousse pas avec ses jambes pour que nous puissions le tra\u00eener, il n\u2019agite pas les mains pour s\u2019appuyer sur les murs et nous faciliter un peu la t\u00e2che, car toutes ses extr\u00e9mit\u00e9s sont touch\u00e9es par la scarlatine. Alors pourquoi le porter, pour s\u2019en charger? Quelle est la responsabilit\u00e9 que nous avons contract\u00e9e \u00e0 son \u00e9gard?<br> Il y a dans cette g\u00e9ne une s\u00e9quelle profonde du fonctionnement technique, comme une f\u00ealure transcendantale du sujet. La panne nous met face \u00e0 la pes\u00e9e de l\u2019objet et l\u2019impact de la r\u00e9flexion semble se d\u00e9tourner et se retourner vers nous de plein fouet, elle tape alors sur le syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence et de correspondance esth\u00e9tique qui permettait de sch\u00e9matiser encore un peu. L\u2019indiff\u00e9rence c\u2019est le sentiment m\u00eame de la panne, comme elle elle est un vide, une urgence, un manque ind\u00e9termin\u00e9 que rien ne viendra jamais combler. Alors \u00ab d\u2019une certaine mani\u00e8re, il vaudrait mieux que rien ne marche, rien ne fonctionne. Ne pas \u00eatre n\u00e9, sortir de la roue de la naissance, pas de bouche pour t\u00e9ter, pas d\u2019anus pour chier. Les machines seront-elles assez d\u00e9traqu\u00e9es, leurs pi\u00e8ces assez d\u00e9tach\u00e9es pour<br> 37<br> se rendre et nous rendre au rien? \u00bb<br> Quelle est donc cette masse et que d\u00e9voile-t-elle? Il nous faut revenir \u00e0 l\u2019instrumentalit\u00e9 du fonctionnement qui est soumis \u00e0 une fabrication planifi\u00e9e et finalis\u00e9e, et ne pas oublier les enseignements de Der Wald et de L\u2019Autre. Si \u00ab la machine est un util et, comme tel, elle sert \u00e0\u2026 Tout util est, d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre, un produit de la fabrication (\u2026) La fabrication proc\u00e8de &#8211; pas simplement comme fabrication mais comme production &#8211; suivant un plan. Tout plan n&rsquo;est pas un plan de fabrication (plan de voyage, plan d&rsquo;op\u00e9ration militaire, plan de r\u00e9paration). Dans la production d&rsquo;util, le plan est d\u00e9termin\u00e9 d&rsquo;avance par l&rsquo;utilit\u00e9 de l&rsquo;util. Cette utilit\u00e9 se r\u00e8gle anticipativement sur le \u00ab\u00e0 quoi\u00bb doit servir l&rsquo;util et m\u00eame la machine. Chaque util n&rsquo;est ce qu&rsquo;il est comme il est que dans une connexion. La connexion est \u00e0 chaque fois d\u00e9termin\u00e9e par l&rsquo;enti\u00e8ret\u00e9 d&rsquo;une conjointure. \u00bb36 37 Nous comprenons par l\u00e0 qu\u2019une technique particuli\u00e8re dans son \u00eatre m\u00eame instrumental entretient de nombreux liens, et de toutes sortes, avec elle-m\u00eame mais aussi avec d\u2019autres \u00e9tants.<br> Avec elle-m\u00eame, et c\u2019est de l\u00e0 dont elle tire l\u2019unit\u00e9 de sa repr\u00e9sentation, car elle est une circulation continue, le passage du mouvement d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 une autre ou la transmission de datas d\u2019un microprocesseur \u00e0 la RAM, de la RAM au disque dur. Lorsque la technique fonctionne, tout est passage et fluidit\u00e9, tout devrait l\u2019\u00eatre en tout cas, aucune asp\u00e9rit\u00e9 ne pourra s\u2019\u00e9chapper; \u00e7a glisse, \u00e7a circule, en tous sens, d\u2019ailleurs on a pas besoin de conna\u00eetre ces sens. Mais lorsque la panne survient, alors ce r\u00e9seau de renvois \u00e9clate en mille fragments : tel piston ne renvoie plus \u00e0 une pi\u00e8ce coulissante, le piston est piston comme piston et la pi\u00e8ce coulissante comme pi\u00e8ce coulissante, rien de plus, quelque chose s\u2019est arr\u00eat\u00e9 avant terme, quelque chose n\u2019est pas n\u00e9.<br> Il y a l\u00e0 une brutalit\u00e9 de la mati\u00e8re et des morceaux de la machine car la circulation a \u00e9t\u00e9 suspendue. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une v\u00e9ritable obstruction qui coince, qui ne passe pas, dans la machine, dans l\u2019intellect, un engorgement de la mati\u00e8re, un embarras, comme si paradoxalement le vide que semblait constituer la panne nous obligeait \u00e0 faire face \u00e0 un nombre si important d\u2019\u00e9l\u00e9ments que nous ne parvenons plus \u00e0 les appr\u00e9hender. La panne ferme la voie, elle est une paralysie, une apoplexie de la repr\u00e9sentation.<br> \u00ab L&rsquo;outil est endommag\u00e9, le mat\u00e9riau inappropri\u00e9, etc. En frappant ainsi l&rsquo;attention (Auff\u00e2lligkeit), l&rsquo;ustensile \u00e0-port\u00e9e-de-main se donne comme n&rsquo;\u00e9tant plus tout \u00e0 fait \u00e0-port\u00e9e-de-main mais d\u00e9j\u00e0 devant-la-main, glisse d&rsquo;un mode de pr\u00e9sence \u00e0 l&rsquo;autre. L&rsquo;\u00eatre devant-la-main commence \u00e0 appara\u00eetre quand l&rsquo;\u00eatre \u00e0-port\u00e9e-de-main commence \u00e0 dispara\u00eetre et inversement (\u2026) Un seul ustensile manque et tout devient inutile (\u2026) Obstruction (Aufs\u00e2ssigkeit). \u00bb39 L\u2019outil est habituellement l\u00e0, \u00e0 port\u00e9e de la main, car c\u2019est la main qui d\u00e9finit sa proximit\u00e9 avec lui38 39 . Mais lorsque la panne survient c\u2019est l\u2019outil qui s\u2019impose \u00e0 la main comme \u00e9tant devant elle, elle lui fait face et la main n\u2019esp\u00e8re plus parvenir \u00e0 la manier. Le glissement entre les formes de la main et celles de l\u2019outil est suspendu.<br> Mais il est n\u00e9cessaire d\u2019aller plus loin, car le renvoi effectu\u00e9 par la technique est aussi renvoi vers d\u2019autres \u00e9tants. En effet, une technique n\u2019est pas coup\u00e9e du reste du monde, car le monde c\u2019est justement ce qui (nous) reste, c\u2019est ce d\u00e9bris insens\u00e9 et mal d\u00e9grossi. La technique modifie notre rapport au monde d\u2019une mani\u00e8re que nous percevons encore \u00e0 peine parce que cette modification intervient dans la quotidiennet\u00e9 la plus muette. En ce sens, Heidegger pouvait \u00e9crire que \u00ab la technique moderne ne se borne plus \u00e0 des am\u00e9nagements isol\u00e9s de notre environnement, elle n&rsquo;est plus enracin\u00e9e dans le monde naturel. Au contraire, elle ins\u00e8re le monde naturel dans un r\u00e9seau singulier de relations, o\u00f9 elle transforme les objets de ce monde (ainsi que ceux pris en vue par les conceptions ant\u00e9rieures de la \u00abnature\u00bb) en simples objets d&rsquo;un commettre qui ne se soucie exclusivement que d&rsquo;en obtenir un rendement. Ce rendement est \u00e0 son tour commis \u00e0 autre chose, les commissions renvoient les unes aux autres, si bien que tout, la r\u00e9alit\u00e9 tout enti\u00e8re est emprisonn\u00e9e, embray\u00e9e dans leur r\u00e9seau. \u00bb40 Ce r\u00e9seau concerne l\u2019industrialit\u00e9 comme telle, par exemple la mani\u00e8re dont nous concevons le charbon non plus comme<br> charbon mais comme \u00e9nergie potentielle, qui est fond\u00e9e sur la m\u00eame mesure que toutes les \u00e9nergies envisageables. La mati\u00e8re se perd dans son rendement, impersonnalis\u00e9e pour pouvoir \u00eatre transform\u00e9e, elle est ali\u00e9n\u00e9e. De l\u00e0 la construction d\u2019un immense r\u00e9seau, que certains nomment aujourd\u2019hui, comme un clich\u00e9, la complexit\u00e9 du monde, et qui est plut\u00f4t une interd\u00e9pendance de chaque objet qui d\u00e9passe paradoxalement le d\u00e9terminisme classique.<br> Cela circule dans la machine entre chaque petit morceau. Mais cela circule aussi de la machine au monde, et tout particuli\u00e8rement au monde-machine. Les flux et ses coupures sont encore une circulation sans fin. La main est une machine \u00e0 saisir le stylo, le stylo s\u2019\u00e9crase sur le papier, lui-m\u00eame pos\u00e9 sur une table qui s\u2019efforce de tenir sur un parquet appartenant \u00e0 un \u00e9tage d\u2019une maison faisant partie, elle-m\u00eame, d\u2019une rue, d\u2019un quartier, d\u2019une ville, d\u2019une r\u00e9gion et d\u2019un pays. \u00ab Nous ne faisons l\u2019amour qu\u2019avec des mondes \u00bb \u00e9crivaient Deleuze et Guattari.<br> Le champ s\u2019\u00e9tend alors sur l\u2019univers entier, flux et coupures, il prolif\u00e8re \u00e0 mesure qu\u2019on le parcoure, son extension est la d\u00e9couverte du regard. Et ce r\u00e9seau assure une certaine stabilit\u00e9 du regard, il assure que tous les \u00e9l\u00e9ments s\u2019embo\u00eeteront les uns dans les autres docilement, sans se faire remarquer, sans rien dire, puisque seule compte alors la fonction. Cette stabilit\u00e9 procure un sentiment de s\u00e9curit\u00e9 : l\u2019orthographe s\u2019\u00e9crit sur un papier qui en assurera la dur\u00e9e, cela signifie que le stylo est bien charg\u00e9 d\u2019encre, que cette encre est visible, et que la main fonctionne donc bien, c\u2019est elle qui est cens\u00e9e donner les ordres, etc. Tout cela ne se fait pas remarquer, ne doit pas se faire remarquer.<br> Lorsqu\u2019il y a une panne, un ph\u00e9nom\u00e8ne fondamental a lieu. Brusquement le renvoi de la machine, dans la machine, hors de la machine est radicalement perturb\u00e9. Le r\u00e9seau qui mettait en place la relation entre l\u2019\u00eatre humain et le monde se brise en un point, donc en tous, et c\u2019est justement cela qui se fait remarquer, c\u2019est justement cela qui nous g\u00eane et qui nous perturbe \u00e0 notre tour. Cette masse dense du r\u00e9seau, de la mati\u00e8re que nous avions oubli\u00e9e, nous qui n\u2019apercevions plus les \u00e9tants que selon le mod\u00e8le d\u2019une instrumentalit\u00e9 fonctionnelle. La circulation \u00e9tait globale, la perturbation est contagieuse sans \u00eatre virale, un point c\u2019est tous les points, car tous les points de la technique sont \u00e9quidistants : \u00ab je pourrais dire moi comme je pourrais dire cet homme, tous les hommes. \u00bb<br> Le r\u00e9seau de circulation tel \u00e9tait le r\u00e9f\u00e9rent de la machine et de chacune de ses pi\u00e8ces adjoint\u00e9es dans le fonctionnement. Le r\u00e9seau comme r\u00e9f\u00e9rent, comme idiotie et singularit\u00e9 du r\u00e9f\u00e9rent, comme ce qui bouche les bords, si tout du moins des bords sont avant tout des trous. De ce fait, \u00ab les dysfonctionnements de la batterie d&rsquo;ustensiles d\u00e9couvrent l&rsquo;\u00eatre devant-la-main et l&rsquo;\u00eatre-\u00e0-port\u00e9e-de-main comme tels (\u2026) Dans une perturbation du renvoi, dans l&rsquo;\u00eatre-inemployable-\u00e0\u2026, le renvoi devient explicite (\u2026) La rupture de la connexion r\u00e9f\u00e9rentielle annonce au Dasein le lieu natif de son s\u00e9jour et fait comprendre pourquoi le retrait du monde est n\u00e9cessaire \u00e0 la bonne marche de la pr\u00e9occupation. \u00bb41<br> La n\u00e9gativit\u00e9 de la panne ne serait qu\u2019un petit tour d\u2019escamotage<br> maladroit, car, nous l\u2019avons compris, elle est une voie d\u2019acc\u00e8s au r\u00e9seau de renvois ustensilaires et donc \u00e0 notre relation au monde, et c\u2019est peut-\u00eatre aussi en ce sens-l\u00e0 que les \u0153uvres nous toucheraient.<br> L\u2019\u00e9tre-inemployable-\u00e0 suppose encore une Instrumentalit\u00e9 mais sans possibilit\u00e9 d\u2019emploi, il y a encore l\u00e0 la persistance dans l\u2019absence de fonctionnement.<br> La panne est le retrait du fonctionnement, sa mise en arri\u00e8re-plan. Elle signale donc ce qui se met en retrait et semble dispara\u00eetre, car ce qui est devant indique ce qui est en arri\u00e8re-plan, l\u2019oblit\u00e9ration est encore le signe de ce qui est oblit\u00e9r\u00e9. Avec le fonctionnement rien ne se remarque, tout para\u00eet semblable. Avec la panne l\u2019\u00e9v\u00e9nement se d\u00e9voile \u00e0 partir de son oblit\u00e9ration. Et c\u2019est en ce point pr\u00e9cis qu\u2019il faut trouver la raison qui motive l\u2019\u00e9nonciation de la panne comme cat\u00e9gorie esth\u00e9tique : les \u0153uvres n\u2019ont-elles pas cette place excentr\u00e9e d\u2019inutilit\u00e9 qui d\u00e9voile le caract\u00e8re insens\u00e9 de l\u2019utilit\u00e9, couramment accept\u00e9e ou plut\u00f4t subie, celle du d\u00e9veloppement avanc\u00e9 en particulier?<br> Il y a encore un dernier fait \u00e0 souligner et qui peut, l\u00e0 encore, sembler paradoxal : si \u00ab la \u00abnature\u00bb est initialement saisie comme ce qui contribue utilement ou fait obstacle \u00e0 l&rsquo;utilisation pr\u00e9occup\u00e9e du monde comme r\u00e9seau instrumental \u00bb42 42 , alors la d\u00e9construction du r\u00e9seau instrumental par la panne ram\u00e8ne la technique du c\u00f4t\u00e9 de la nature, d\u2019une mati\u00e8re qui surgit dans son autonomie, celle-ci fut-elle fantasmatique, sans nulle fonctionnalit\u00e9, le poids mort dont nous parlions pr\u00e9c\u00e9demment. Du c\u00f4t\u00e9 du r\u00e9seau, le renvoi est implicite, du<br> c\u00f4t\u00e9 de sa d\u00e9construction, le renvoi devient explicite et par l\u00e0 m\u00eame l\u2019instrumentalit\u00e9 persiste au-del\u00e0 du fonctionnement, sans quoi la panne n\u2019impliquerait nulle g\u00eane. Mais quelle est cette Instrumentalit\u00e9 et comment comprendre l\u2019\u00eatre-technique en excluant l\u2019id\u00e9e m\u00eame de fonctionnement? Si le fonctionnement n\u2019est pas n\u00e9cessaire \u00e0 la technique, alors qu\u2019est-ce que la technique, et en quoi cette ind\u00e9pendance de la technique par rapport au fonctionnement peut-elle nous permettre de mieux comprendre les \u0153uvres? La question \u00ab qu\u2019est-ce la technique? \u00bb n\u2019est-elle pas li\u00e9e au d\u00e9faut de la technique comme d\u00e9faut d\u2019origine, et donc de causalit\u00e9? Et l\u2019\u0153uvre ne donne-t-elle pas \u00e0 penser l\u2019\u00e9nigme que constitue la possibilit\u00e9 de lire une \u00ab nouveaut\u00e9 \u00bb, une \u00ab information \u00bb non d\u00e9j\u00e0 connue, l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui permet l\u2019esth\u00e9tique?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong>X &#8211; VACANCE(S)<\/strong><br><br> Le champ ouvert par la question de la panne est immense, et il est tr\u00e8s surprenant que dans le domaine des arts technologiques il ait \u00e9t\u00e9, \u00e0 notre connaissance, d\u00e9laiss\u00e9. Par un pareil oubli, les th\u00e9oriciens risquent toujours de retourner, sans m\u00eame le savoir, \u00e0 une analyse fonctionnelle des \u0153uvres technologiques, ce qui risquerait de les r\u00e9duire \u00e0 une d\u00e9termination purement humaine.<br> Or, si la panne ne peut \u00eatre une cat\u00e9gorie esth\u00e9tique qu\u2019en dysfonctionnant elle-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire en reconnaissant sans l\u2019anticiper sa fragilit\u00e9, disons m\u00eame sa faiblesse, il appara\u00eet distinctement que les technologies informatiques mettent en place de nouvelles instrumentalit\u00e9s qu\u2019il s\u2019agit d\u2019analyser.<br> Nous avons rep\u00e9r\u00e9 pour le moment trois esp\u00e8ces de panne :<br> &#8211; l\u2019absence de fonctionnement,<br> &#8211; le parasitage,<br> &#8211; la suspension de la finalit\u00e9.<br> Par la panne nous entendons l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle instrumentalit\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019incident, c\u2019est-\u00e0-dire ici l\u2019\u00e9v\u00e9nement, ce qui a pour cons\u00e9quence de remettre en cause l\u2019image que nous nous faisons habituellement des technologies toutes soumises, le croyons-nous, au programmable. Or ce dernier donne aussi l\u2019improbable, le possible et l\u2019impossible \u00e0 partir du retournement m\u00e9taphysique que propose l\u2019espace informatique.<br> La panne technique menace toujours. \u00c9liminer cette menace c\u2019est se soumettre \u00e0 une volont\u00e9 oblit\u00e9rant l\u2019esth\u00e9tique et ne laissant plus aucune place au temps et \u00e0 sa venue, \u00e0 son don.<br> L\u2019ustensile ne ressort que s\u2019il manque. La fonctionnalit\u00e9 n\u2019\u00e9merge qu\u2019avec la menace de la panne. Et le regard circonspect s\u2019ouvre sur le vide laiss\u00e9 par la panne, il aper\u00e7oit la vacance de la place. Cette vacance ouvre \u00e0 son tour une contr\u00e9e plus \u00e9tendue qui est l\u2019espace des renvois ustensilaires, mais plus encore du monde. \u00ab C\u2019est en ne trouvant pas quelque chose \u00e0 sa place que la contr\u00e9e de la place devient souvent accessible pour la premi\u00e8re fois et comme telle. \u00bb43 Le souvent de cette accessibilit\u00e9 indique une autre possibilit\u00e9 qui d\u00e9voile le sentiment fondamental de la situation : l\u2019angoisse. Elle est en tous points similaire \u00e0 la panne.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment les programmes peuvent-ils engendrer de l\u2019ind\u00e9termination, de l\u2019improbable et de l\u2019improgrammable? R\u00e9pondre \u00e0 ces questions suppose que soit d\u00e9velopp\u00e9e une esth\u00e9tique. (Stiegler Bernard) A pr\u00e9sent le curseur s\u2019est arr\u00eat\u00e9, il est rest\u00e9 bloqu\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran. 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