{"id":4212,"date":"2013-03-04T08:34:00","date_gmt":"2013-03-04T07:34:00","guid":{"rendered":"http:\/\/incident.net\/v9\/?post_type=portfolio&#038;p=4212"},"modified":"2020-03-09T15:10:57","modified_gmt":"2020-03-09T14:10:57","slug":"solitude","status":"publish","type":"portfolio","link":"https:\/\/incident.net\/?portfolio=solitude","title":{"rendered":"La solitude des machines (2013)"},"content":{"rendered":"\n<p>Personnage virtuel. Corps performatif: Effets de pr\u00e9sence, sous la direction de Bourassa, R, Poissant, L, PUQ (2013)<br><a href=\"http:\/\/www.puq.ca\/catalogue\/themes\/personnage-virtuel-corps-performatif-2314.html\">http:\/\/www.puq.ca\/catalogue\/themes\/personnage-virtuel-corps-performatif-2314.html<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Personnes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Vous m\u2019avez demand\u00e9 le nom des personnages. Je vous ai r\u00e9pondu que \u00e7a n\u2019avait pas d\u2019importance. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La tradition nous apprend que la solitude est la tonalit\u00e9 fondamentale de la philosophie et de l\u2019art. Pour faire oeuvre, il faudrait se retirer du monde et revenir \u00e0 soi, c\u2019est-\u00e0-dire pour produire ce lien de soi \u00e0 soi-m\u00eame et instaurer cette r\u00e9flexion qui d\u00e9clenchera la possibilit\u00e9 d\u2019un partage, faire abstraction de nos autres rapports. On sait combien cet imaginaire classique a inspir\u00e9 le romantisme de Novalis1 2 jusqu\u2019\u00e0 la compr\u00e9hension passive de la plupart de nos contemporains. La solitude est en m\u00eame temps une description et un sentiment. \u00ab Il est seul \u00bb, signifie qu\u2019on observe de l\u2019ext\u00e9rieur, objectivement, que quelqu\u2019un a coup\u00e9 les liens avec ses semblables (et nous verrons combien cette question du semblable est probl\u00e9matique). \u00ab Je me sens seul \u00bb est l\u2019expression d\u2019un sentiment de solitude, subjectivit\u00e9 donc qui suppose un retour sur soi et par l\u00e0 m\u00eame un d\u00e9doublement qui vient troubler l\u2019isolement et l\u2019unicit\u00e9 de la solitude3. Nous savons que quelqu\u2019un peut \u00eatre seul sans se sentir seul et combien quelqu\u2019un qui se sent seul ne l\u2019est pas n\u00e9cessairement du point de vue descriptif. Ce d\u00e9calage entre ces deux appr\u00e9ciations est au coeur du privil\u00e8ge que la tradition a accord\u00e9 \u00e0 la solitude, si\u00e8ge myst\u00e9rieux d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 qui se retire dans le double sens du terme.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous aimerions vous faire deux propositions : est-il possible que l\u2019\u00e9cart entre la description et l\u2019expression de la solitude soit au centre de notre culture et constitue moins une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la solitude qu\u2019un personnage-solitude dont l\u2019Occident n\u2019a eu de cesse de manier les effets ? Lorsque nous nous sentons seul ou lorsque nous pensons que quelqu\u2019un est seul, dans l\u2019\u00e9cart du sentir et de la copule, ne nous donnons-nous pas, ne lui donnons-nous pas un r\u00f4le qui personnifie autre chose que l\u2019individu tel qu\u2019il est et dont nous parlons ou que nous sommes ? La solitude, dans sa grandiloquence, et il faudrait ici d\u00e9construire ligne \u00e0 ligne les grands r\u00e9cits de l\u2019isolement qui sont aussi ceux de la souverainet\u00e94 chez Rousseau, Defoe et Thoreau, n\u2019est-elle pas avant toute chose la posture d\u2019un personnage ? La solitude ne serait-elle pas la structure m\u00eame de la personnification en tant que processus ? N\u2019est-elle pas ce qui transforme une existence en r\u00e9cit et un corps en personnage ? La notion de \u00ab personne \u00bb ne contient-elle pas cette ambivalence entre la pr\u00e9sence d\u2019une individualit\u00e9 et l\u2019absence d\u2019un vide ou d\u2019un d\u00e9peuplement quand on dit qu\u2019il n\u2019y a personne ? Formulons une question plus \u00e9trange encore, les machines peuvent-elles \u00eatre solitaires ? En d\u2019autres termes, \u00e0 supposer que la solitude soit le proc\u00e8s du personnage, une machine peut-elle \u00eatre un personnage ? Peut-elle se personnifier et si oui en quoi ou pour qui ? Qu\u2019est-ce que serait une personnification machinique ? Quel d\u00e9passement de soi lui serait possible pour devenir cet autre (mais quel autre ?) qu\u2019un personnage (persona) suppose ? Aborder la solitude des machines c\u2019est se demander si la technique peut \u00eatre diff\u00e9rentielle au moins sur trois niveaux (puisqu\u2019il faut au moins un observateur), c\u2019est aussi sans doute une question pr\u00e9liminaire, d\u00e9limitant les conditions de possibilit\u00e9s, aux personnages virtuels et aux avatars. Comment envisager ceux-ci-ci si on ne sait pas comment s\u2019articule structurellement la question de la technique au processus de personnification ?<\/p>\n\n\n\n<p>La proposition semble au premier abord absurde. La solitude est en effet un sentiment hautement humain. Elle est l\u2019exp\u00e9rience m\u00eame de la finitude qui se trouve prise dans ses propres limites et qui dans la r\u00e9flexion de sa situation am\u00e8ne sa finitude \u00e0 s\u2019illimiter selon une logique sur laquelle nous reviendrons. Qui n\u2019a jamais souffert de la solitude n\u2019a pas v\u00e9cu, croit-on. Ainsi, Heidegger \u00e9crit-il dans un livre dont nous analyserons plus loin les personnages et la mise en sc\u00e8ne : \u00ab Cet esseulement est plut\u00f4t l\u2019isolement en lequel tout homme parvient pour la premi\u00e8re fois dans la proximit\u00e9 \u00e0 l\u2019essentiel de toute chose, dans la proximit\u00e9 au monde. Qu\u2019est-ce que cette solitude dans laquelle chaque homme sera comme Seul ? \u00bb5 Elle est notre limite et, comme la mortalit\u00e9, elle est consid\u00e9r\u00e9e comme un passage indispensable. Mais au-del\u00e0 m\u00eame de l\u2019effectivit\u00e9 d\u2019une telle solitude, son d\u00e9veloppement subjectif se confronte \u00e0 une difficult\u00e9 m\u00e9thodologique : quant bien m\u00eame les machines seraient solitaires, comment pourrions-nous simplement le v\u00e9rifier ? Ce n\u2019est pas l\u00e0 le moindre des paradoxes, la solitude exige une reconnaissance, une communaut\u00e9 et disons-le un partage du semblable. Il faut pouvoir faire preuve d\u2019empathie quand on parle de solitude. Une solitude solitaire est-elle pensable ? C\u2019est le m\u00eame probl\u00e8me quand on parle de la solitude des animaux : il nous manque une perception commune ou un langage partag\u00e9. La solitude ne serait donc jamais seule, elle serait toujours accompagn\u00e9e dans sa reconnaissance par la r\u00e9flexivit\u00e9 d\u2019un autre qui demande \u00ab Tu te sens seul ? \u00bb dans la distance de ces deux points vue suppos\u00e9s. Traduisons le probl\u00e8me : avons-nous assez d\u2019empathie, c\u2019est-\u00e0-dire sommes-nous assez sentimentaux envers les machines pour nous mettre \u00e0 la hauteur de leur solitude ? Et cette sentimentalit\u00e9 n\u2019est-elle pas au coeur du processus du personnage ? Pourrions-nous donc approcher une personnification sans semblable, c\u2019est-\u00e0-dire sans identification au m\u00eame ? La solitude des machines ne permet-elle pas de poser cette possibilit\u00e9 d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 radicale du personnage ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 observer l\u2019incroyable bestiaire des machines solitaires dans l\u2019histoire de l\u2019art, sans m\u00eame parler de la culture populaire (West World, Wall-E, Terminator, etc.), le montage si complexe et ing\u00e9nieux de leurs m\u00e9canismes et de leurs topologies, on est bien forc\u00e9, quoiqu\u2019en pense le sens commun, de remarquer que certains artistes semblent chercher en ce domaine quelque chose. Qu\u2019est-ce donc ? Pourquoi d\u00e9ployer des images et des pens\u00e9es si complexes pour \u00e9laborer des machines solitaires ou c\u00e9libataires (et nous verrons que ce ne sont pas exactement les m\u00eames) ? Qu\u2019essayent-ils donc de personnifier par de telles machines puisque tout le monde, vous, moi, savons qu\u2019une machine est d\u00e9nu\u00e9e de sentiment et de r\u00e9flexivit\u00e9, donc de solitude ? Quelle est la raison pour laquelle quand une machine devient personnage, elle doit comporter syst\u00e9matiquement une part de solitude? Ce qui est troublant avec ces machines solitaires c\u2019est qu\u2019elles ne sont ni technique ni humaine. On ne sait pas par quel bout les prendre, ni avec quoi les identifier, comment les reconna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Abandonn\u00e9es<br> (Comment les machines deviennent-elles orphelines)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Elle n\u2019\u00e9tait appropri\u00e9e \u00e0 aucun usage, \u00e0 rien de ce qu\u2019on attend d\u2019une table. [\u2026] On ne savait comment la prendre (ni mentalement ni manuellement). [\u2026] un instrument inconnu dont on n\u2019aurait pas eu l\u2019emploi. [.] Qui ne se pr\u00eatait \u00e0 rien, qui se d\u00e9fendait, se refusait au service et \u00e0 la communication. En elle quelque chose d\u2019atterr\u00e9, de p\u00e9trifi\u00e9. Elle e\u00fbt pu faire songer \u00e0 un moteur arr\u00eat\u00e9. \u00bb6<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle est la forme la plus concr\u00e8te et la plus proche de ces machines solitaires ? Nous la croisons quotidiennement sans m\u00eame y faire attention. Notre attention est d\u2019ailleurs suspendue, enray\u00e9e, neutralis\u00e9e par la nature ces machines. Elles jonchent les sols et les arri\u00e8res-cours, elles s\u2019entassent dans les maisons et les d\u00e9charges. Ce sont des machines abandonn\u00e9es dont nous n\u2019avons plus usage et le fait que nous ayons tant de mal \u00e0 les traiter et \u00e0 les recycler aujourd\u2019hui n\u2019est sans doute pas le fait du hasard, car dans la transformation initiale dont elles sont le fruit, il y a encore quelque chose qui r\u00e9siste, il y a un reste. Ceci qui reste est la mati\u00e8re abandonn\u00e9e, comme on dit \u00ab usag\u00e9e \u00bb de ce beau terme qui signifie justement ce dont on a plus usage, ce qui ne sert plus \u00e0 rien, ce dont l\u2019utilisation a us\u00e9 le potentiel instrumental. Ce qui reste alors est une mati\u00e8re produite et organis\u00e9e, encore machinique, mais exclue de la causalit\u00e9 de notre action et de notre intentionnalit\u00e9. Elle est \u00ab out of order \u00bb. Il n\u2019y a pas lieu ici de dresser la liste interminable des artistes qui se sont passionn\u00e9s pour ces rebuts et pour ces d\u00e9chets de Duchamp \u00e0 Arman en passant par Beuys et Warhol. Elles sont solitaires parce que leur solidit\u00e9 s\u2019est bris\u00e9e, le lien qui les unissait \u00e0 un usage anthropomorphique s\u2019est \u00e9gar\u00e9. Elles sont d\u00e9sorient\u00e9es et orphelines7 parce que le rapport qu\u2019elles avaient \u00e0 notre intentionnalit\u00e9 s\u2019est arr\u00eat\u00e9. Or notre \u00e9poque produit une nouvelle cat\u00e9gorie d\u2019abandon technique. Nous ne laissons plus seulement les outils inutilisables parce qu\u2019ils sont cass\u00e9s, mais aussi parce que bien que fonctionnant encore ils sont d\u00e9pass\u00e9s. C\u2019est le r\u00e8gne de l\u2019obsolescence imm\u00e9diate o\u00f9 les cycles de remplacement technologique se sont acc\u00e9l\u00e9r\u00e9s et se sont mondialis\u00e9s et c\u2019est pourquoi on utilise ce terme \u00e9trange rapport\u00e9 \u00e0 la technique, la g\u00e9n\u00e9ration qui est \u00e0 l\u2019origine des grands r\u00e9cits mythologiques grecs. Quand une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration appara\u00eet, l\u2019ancienne est irr\u00e9m\u00e9diablement abandonn\u00e9e, tant et si bien que l\u2019industrie anticipe et organise cette disparition cr\u00e9pusculaire, effectuant parfois des annonces de nouvelles machines simplement susceptibles de produire un effet psychologique sur le march\u00e9. Il faut donner \u00e0 la notion d\u2019abandon toute sa radicalit\u00e9 : l\u2019implacable destin des machines est d\u2019\u00eatre utilis\u00e9 et abandonn\u00e9, et c\u2019est aussi sans doute pour cette raison qu\u2019il y a une certaine vogue chez les artistes actuels au low tech, \u00e0 la r\u00e9tro-ing\u00e9nierie, au \u00ab Do it yourself \u00bb8 et \u00e0 un usage durable ou intempestif et d\u00e9cal\u00e9 des technologies. Ils aiment \u00e0 red\u00e9couvrir d\u2019anciennes techniques parce qu\u2019ainsi ils produisent un infime \u00e9cart dans une civilisation dans laquelle l\u2019\u00e9puisement des objets est synchronis\u00e9 afin de mobiliser l\u2019activit\u00e9 organique de production et de consommation. De fa\u00e7on paradoxale cette obsolescence imm\u00e9diate produit une soci\u00e9t\u00e9 obs\u00e9d\u00e9e par sa propre arch\u00e9ologie et dont l\u2019hypermn\u00e9sie est une forme d\u2019oubli. Toutes ces machines abandonn\u00e9es par nous s\u2019entassent tels des champs de ruines formant un Pomp\u00e9i en temps r\u00e9el. Fulgurance d\u2019Untitled (Meat Piece with Flies) (1965) appartenant \u00e0 la s\u00e9rie Technological Reliquaries de Paul Thek9 mettant en sc\u00e8ne un morceau de viande humaine mus\u00e9ifi\u00e9 tel un fragment de machine, produisant une zone trouble, indistinct entre l\u2019\u00eatre humain et la technique. Nous ne cessons de marquer notre disparition parce que chaque technique est l\u2019empreinte d\u2019\u00eatres humains tant dans sa gen\u00e8se que dans son utilisation. Ces d\u00e9charges de machines sont l\u2019espace n\u00e9gatif de notre monde, inutilisable parce que surutilis\u00e9, inutile parce que fonctionnel, une mati\u00e8re brute, pesante et insens\u00e9e qui commence \u00e0 prendre corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette disparition anticip\u00e9e et toujours sous nos yeux fixe le cadre g\u00e9n\u00e9ral de notre relation concr\u00e8te aux machines qui est r\u00e9gl\u00e9e sur une temporalit\u00e9 et une historicit\u00e9 troubles. Par elles se raconte une histoire : dans la majorit\u00e9 des fictions qui ont comme personnages des machines, il est fait r\u00e9cit du passage entre la technique instrumentale et la technique en tant qu\u2019individu par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un incident. Quelque chose arrive dans la machine qui transforme son fonctionnement et entraine une relation anormale aux \u00eatres humains. Tout se passe comme si elle prenait conscience de sa solitude et que celle-ci \u00e9tait insupportable et devait \u00eatre men\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 son terme le plus radical, la disparition de l\u2019autre. 2001 : l\u2019Odyss\u00e9e de l\u2019espace (1968) est paradigmatique de ce devenir personnage de la machine : HAL 9000 change de comportement parce qu\u2019il se rend compte de la perfection de son fonctionnement autonome (principe divin) et du danger que repr\u00e9sente les astronautes qui veulent l\u2019abandonner (principe orphelin). Ce changement est un incident, quelque chose se passe, c\u2019est une incidence, toutefois ceci n\u2019est pas mis en sc\u00e8ne comme une panne. La machine ne s\u2019arr\u00eate pas, la nature m\u00eame de son programme est transform\u00e9e par l\u2019introduction de nouveaux param\u00e8tres. Le Pr Bowman va tenter de la ramener \u00e0 son statut instrumental en provoquant dans la machine un incident classique qui prendra la forme d\u2019un retour \u00e0 l\u2019enfance, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 un \u00e2ge de d\u00e9pendance. Il s\u2019agit d\u2019\u00e9viter que la machine ne soit seule, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle ne devienne une personne, et \u00e0 cette fin il faut en faire le simple moyen de certaines fins, la soumettre \u00e0 notre ordre causal, la lier \u00e0 nous jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9gression la plus extr\u00eame de ne pas \u00eatre encore n\u00e9. Il y a donc deux incidents, le premier est solitaire et invisible, le second est d\u00e9pendant et visible. C\u2019est sans doute l\u00e0 qu\u2019il faut chercher la raison pour laquelle les arts sont souvent incidentels10. Afin de faire des fictions des techniques, ils ext\u00e9nuent l\u2019ordre de la causalit\u00e9 qui les soumet \u00e0 notre volont\u00e9. Il ne reste plus alors qu\u2019une mati\u00e8re s\u00e9par\u00e9e dont on ne sait que faire, mais dont l\u2019imagination peut s\u2019emparer comme le territoire de sa vacuit\u00e9 et de ses possibles. Cette mati\u00e8re inutilisable qui ne s\u2019oublie pas dans son usage est le corps de la technique11. Cette solitude de la mati\u00e8re technique nous ennuie, et ce n\u2019est pas le fait du hasard si le second personnage du livre de Heidegger est justement cet ennui dans ses diff\u00e9rentes modalit\u00e9s, car si l\u2019ennui consiste \u00e0 s\u2019ennuyer c\u2019est aussi \u00eatre ennuy\u00e9, et on trouve l\u00e0 la m\u00eame partition que dans de la solitude, mais comme renvers\u00e9e en retour. Cette double structure de l\u2019ennui qui essaye de tuer le temps est l\u2019ambivalence profonde tout aussi bien de la solitude que de la technique. Cette tension est difficilement conceptualisable parce qu\u2019elle transforme jusqu\u2019\u00e0 nos cadres de pens\u00e9e et nos dialectiques langagi\u00e8res, mais des artistes peuvent nous permettre d\u2019en sentir la structure, d\u2019en exp\u00e9rimenter les bords, d\u2019en d\u00e9couvrir les r\u00e9seaux. Gustav Metzger propose d\u00e8s 1959 de renverser l\u2019ordre instrumental en faisant un art autodestructif12, c\u2019est-\u00e0-dire des oeuvres qui int\u00e8grent leur disparition mouvement\u00e9e, remettant par l\u00e0 en cause non seulement la durabilit\u00e9 de l\u2019usage, mais aussi celle de l\u2019oeuvre et trouvant sans doute l\u2019harmonie la plus subtile jamais envisag\u00e9e entre les deux. Dans son troisi\u00e8me manifeste dat\u00e9 de 1961, Metzger en appelle \u00e0 un art par ordinateur dont \u00ab les mouvements sont programm\u00e9s et inclus une autor\u00e9gulation. Le spectateur, au moyen de dispositifs \u00e9lectroniques, peut avoir une incidence directe sur l\u2019action de ces oeuvres. \u00bb Mais la destruction de l\u2019usage sera aussi la solitude des machines comme la n\u00f4tre face \u00e0 Der Lauf Des Dinge (1988) de Fischli et Weiss, installation film\u00e9e dans laquelle des outils ne servent plus \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019\u00e0 transmettre un message machinique, un \u00e9boulement de la structure instrumentale, une communication sans message. Que pouvons-nous faire face \u00e0 ce spectacle ? Comment concevoir l\u2019h\u00e9catombe de la non-relation entre l\u2019\u00eatre humain et la machine ? La solitude incidentelle des machines prend alors la forme d\u2019un retournement sur soi. Habituellement, la technique expose son fonctionnement, les oeuvres produisent quant \u00e0 elles une int\u00e9riorit\u00e9 souvent ironique qui ne permet plus de savoir ce \u00e0 quoi cela sert. La bo\u00eete noire ne se laisse plus ouvrir. The Outland (2002) de Fabien Giraud et Raphael Sibony pr\u00e9sente un simulateur de vol, mais on ne peut entrer en lui, on ne peut voir ce qui est simul\u00e9, nous en sommes exclue. Le seul \u00e9l\u00e9ment encore visible est la surface de la machine, ses mouvements saccad\u00e9s que nous ne pouvons pas interpr\u00e9ter. Y a-t-il quelqu\u2019un aux commandes ? La machine est-elle devenue folle parce qu\u2019autonome ? S\u2019observe-t-elle dans son mouvement sans fin ? Il y a bien l\u00e0 production d\u2019une solitude machinique par invisibilit\u00e9 de la causalit\u00e9. Lorsque celle-ci n\u2019est ni intentionnelle ni anthropologique, il ne reste plus qu\u2019un mouvement indescriptible qui nous met face \u00e0 notre propre limite.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous comprenons un peu mieux \u00e0 pr\u00e9sent l\u2019obsession de certains artistes pour les machines c\u00e9libataires, et nous sommes plus \u00e0 m\u00eame d\u2019en cerner les diff\u00e9rences avec la solitude des machines. Michel Carrouges13 a d\u00e9crit avec une grande pr\u00e9cision et force d\u00e9tails les premi\u00e8res dans La Colonie p\u00e9nitentiaire de Kafka, Locus Solus de Roussel, le Surm\u00e2le de Jarry, le Ch\u00e2teau des Carpates de Jules Verne, l\u2019\u00c8ve future de L\u2019Isle-Adam, Le Puits et Le Pendule d\u2019Edgar Poe. S\u2019il se fondait sur la Mari\u00e9e mise \u00e0 nu par ses c\u00e9libataires, m\u00eame de Marcel Duchamp, ses exemples \u00e9taient principalement litt\u00e9raires. Il s\u2019agissait de machines c\u00e9libataires imaginaires. L\u2019introduction croissante des technologies en art a permis de r\u00e9aliser ces machines, de les rendre op\u00e9ra-tionnelles14. Mais que faut-il entendre par un tel c\u00e9libat ? Et pourquoi l\u2019associer \u00e0 la machine ? Qu\u2019est-ce qui relie le c\u00e9libat, qui est une modalit\u00e9 de la solitude, l\u2019art et la technique ? Aurions-nous \u00e9t\u00e9 mari\u00e9s \u00e0 la technique ? De quoi sommes-nous s\u00e9par\u00e9s par ces oeuvres d\u2019art ? Le c\u00e9libat a deux caract\u00e9ristiques, il est tout d\u2019abord relationnel, fut-ce sur un mode privatif. Le c\u00e9libataire n\u2019est pas seul en tant que seul, il est seul sans autrui, quelque chose lui manque et c\u2019est ceci qui le d\u00e9finit. Il faut m\u00eame penser que ce mode privil\u00e9gie le relationnel sur les \u00e9l\u00e9ments mis en relation qui n\u2019en sont que les produits secondaires. Le c\u00e9libataire est disponible. Ceci veut dire que la distinction entre l\u2019\u00eatre humain et la machine est relationnelle et non essentielle, c\u2019est cette distinction qui produit les participants \u00e0 la relation. Remarquons tout de suite que nous parlons du c\u00e9libataire au masculin alors m\u00eame, et ce n\u2019est pas innocent, que la machine le f\u00e9minise. Deuxi\u00e8mement, le c\u00e9libat concerne la sexualit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la facult\u00e9 \u00e0 avoir une ou un partenaire sexuel privil\u00e9gi\u00e9, or justement la machine c\u2019est ce qui ne peut avoir de sexualit\u00e9 reproductive parce que la technique est, selon la tradition aristot\u00e9licienne, fort diff\u00e9rente du vivant, elle ne contient pas sa cause en soi15. Or, la reproduction cellulaire n\u2019est-elle pas une cause externe, puisque pour se reproduire un organisme doit avoir acc\u00e8s \u00e0 un autre organisme ? Cette externalisation ne rapproche-t-elle pas de fa\u00e7on inimaginable, quant \u00e0 ses conditions de possibilit\u00e9 m\u00eame, le vivant du technique ? La machine c\u00e9libataire serait une r\u00e9ponse \u00e0 la division du dissemblable dans la fonction sexuelle et \u00e0 son paradoxe intras\u00e8que. La machine c\u00e9libataire peut encore s\u2019accoupler parce que si sa surface n\u2019est ni g\u00e9nitale ni intensive, elle peut se mettre en r\u00e9seau, machiner avec d\u2019autres machines, une machine n\u2019est jamais seule selon le principe d\u00e9crit par Deleuze et Guat-tari16. C\u2019est sans doute pour cette raison que le c\u00e9libat, et plus g\u00e9n\u00e9ralement la solitude, est une condition du devenir personnage de la technique. C\u2019est ce qui \u00e9carte \u00e0 proximit\u00e9 les destins technique et anthropologique. \u00c0 partir de cette structure, il n\u2019est plus n\u00e9cessaire d\u2019avoir recours \u00e0 une lecture anthropocentrique de Cloaca (2000) de Wim Delvoye. Le tube digestif artificiel ne d\u00e9f\u00e8que pas comme l\u2019\u00eatre humain, c\u2019est plut\u00f4t lui qui r\u00e9v\u00e8le la d\u00e9pendance en entr\u00e9e et la production en sortie des humains. Ou encore les Marqueurs d\u2019incertitude17 (2005-2007) de Jean-Pierre Gauthier, dessinant sur les murs de subtils faisceaux graphiques, sont dans un \u00e9quilibre pr\u00e9caire, ils inscrivent \u00e0 la mesure de cette fragilit\u00e9 et articulent d\u00e9pendance et solitude. Cette boucle \u00e9trange et \u00e9nigmatique de la causalit\u00e9 solitaire, fragile et forte tout \u00e0 la fois, amoureuse et recluse, se comporte comme Machine avec huile (2009) d\u2019Arthur Ganson. Un simple m\u00e9canisme va chercher de l\u2019huile qui se d\u00e9verse sur soi afin d\u2019aider \u00e0 son propre mouvement, ext\u00e9nuation de l\u2019auto-r\u00e9gulation, d\u2019un mouvement qui se produit pour encore se produire selon un devenir illimit\u00e9 et une ligne de fuite qui d\u00e9passe toute attente instrumentale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chacun<br> (Pourquoi la solitude humaine est-elle surpeupl\u00e9e)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab La solitude est seditio. L\u2019amour est seditio. Tout amour est criminel. Il n\u2019a aucun soin du r\u00e9glage des services, des places, des moments. Et la solitude de l\u2019adolescent dans la domus, elle est s\u00e9ditieuse parce qu\u2019elle tient dans le suspens de sa m\u00e9lancolie tout l\u2019ordre de la nature et de la culture. Dans le secret de sa chambre, il inscrit sur rien, sur l\u2019intimit\u00e9 de son journal, l\u2019id\u00e9e d\u2019une autre maison, de la vanit\u00e9 de toute maison. \u00bb18<\/p>\n\n\n\n<p>Une machine solitaire, et \u00e0 plus forte raison quand elle se sexualise dans le c\u00e9libat, est en s\u00e9dition. Elle se retourne contre l\u2019ordre \u00e9tabli, car celui-ci est le plus souvent la constitution d\u2019un cercle instrumental et d\u2019une soumission causale. Mais ce n\u2019est pas l\u00e0 une opposition dialectique et r\u00e9active, la technique est plut\u00f4t en retrait, produisant un espace qui neutralise les attentes, fonctionnant selon une logique de l\u2019insoumission. Lorsque la machine se met en dehors de l\u2019ordre, sa mat\u00e9rialit\u00e9 r\u00e9appara\u00eet, son inutilit\u00e9 en nous ennuyant, dans le sens profond du terme, r\u00e9v\u00e8le ce que nous serions tent\u00e9s de nommer sa machinit\u00e9 plut\u00f4t que son instrumentalit\u00e9. La sc\u00e8ne de la cha\u00eene de montage dans Les temps modernes (1936) est paradigmatique du retour de la machine dans son dysfonctionnement m\u00eame : deux syst\u00e8mes solitaires, l\u2019un humain l\u2019autre technique, ne parviennent plus \u00e0 communiquer, mais continuent \u00e0 agir en l\u2019absence de plan de convergence. C\u2019est de nous-m\u00eames dont nous sommes exil\u00e9s. La solitude concerne d\u2019abord les relations entre ces deux syst\u00e8mes plut\u00f4t qu\u2019entre des humains, la solitude comme telle est cette divergence. C\u2019est pourquoi le fonctionnement des machines c\u00e9libataires est souvent opaque, leurs op\u00e9rations sont sans utilit\u00e9 humaine. Elles semblent donc le plus souvent cruelles alors qu\u2019elles ont l\u2019innocence de l\u2019asignifiance qui rompt la communication. La solitude des machines ne signifie donc nulle- 16 17 18 ment une humanisation de la technique, mais un d\u00e9centrement radical de l\u2019anthropologique qui devient capable (mais l\u2019est-il vraiment ?) d\u2019envisager le contour d\u2019une solitude solitaire, d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 encore inimaginable, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un personnage toujours en train de se faire et de se d\u00e9faire. Cette articulation \u00e9trange, qui semble d\u00e9fier le bon sens au premier abord, est ins\u00e9parable d\u2019une transformation des conditions de la solitude des \u00eatres humains en ce qui concerne leur inscription, leur langage et leur r\u00e9cit. Elles sont de plus en plus technologiques, et l\u00e0 encore non pas en un sens instrumental, comme si les technologies pouvaient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme les moyens de certaines fins ou comme si une couche suppl\u00e9mentaire s\u2019ajoutait \u00e0 une pr\u00e9tendue naturalit\u00e9, mais en un sens structurel parce qu\u2019elles touchent \u00e0 la possibilit\u00e9 m\u00eame de d\u00e9finir ce qui est humain par les exclusions que la tradition nous a l\u00e9gu\u00e9es : exclusions (c\u2019est-\u00e0-dire isolement) de la technicit\u00e9, de l\u2019animalit\u00e9, de l\u2019insens\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour mieux comprendre l\u2019articulation troublante de l\u2019anthropologique et du technologique, cette zone indistincte par laquelle les deux, sans jamais s\u2019identifier, se suivent et se poursuivent en parall\u00e8le selon un \u00e9cartement illimit\u00e9, il nous faut donc comprendre le bouleversement de la solitude humaine et de ses conditions mat\u00e9rielles. \u00c0 quel monde faisons-nous r\u00e9f\u00e9rence lorsque nous parlons de \u00ab notre \u00bb solitude ? Et celle-ci est-elle justement la \u00ab n\u00f4tre \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire nous est-elle \u00ab propre \u00bb ? Qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre propri\u00e9taire ou souverain de sa solitude ? N\u2019est-elle pas la divergence envers la technique ? Nous savons combien la solitude est un r\u00e9cit, combien elle se donne \u00e0 lire dans le paradoxe de son retrait. C\u2019est sans doute pour nous mettre \u00e0 distance de sa mise en sc\u00e8ne que nous devons nous int\u00e9resser \u00e0 ses supports mat\u00e9riels d\u2019inscription. Point de solitude sans trace permettant de la raconter. Nulle solitude strictement solitaire. L\u2019inscription redouble la solitude dans la diff\u00e9renciation entre description objective et \u00e9tat subjectif. Le solitaire (d)\u00e9crivant sa solitude peuple d\u00e9j\u00e0 son univers d\u2019une foule de destinataires que sans conna\u00eetre pr\u00e9cis\u00e9ment il envisage d\u00e9j\u00e0. Il s\u2019adresse. La description de la solitude dans les grandes villes s\u2019est confondue depuis Baudelaire avec la modernit\u00e9. Il n\u2019est pas question ici d\u2019en dresser l\u2019inventaire, mais simplement de penser la relation entre cette solitude et certaines formes de multiplicit\u00e9s, quelles soient urbaines ou organiques. La solitude moderne aura \u00e9t\u00e9 fonction du multiple qui brise l\u2019Un. Or avec le r\u00e9seau Internet une autre \u00e9tape est franchie, plus radicale sans doute et plus profonde que les pr\u00e9c\u00e9dentes, dans la mesure ou elle n\u2019est pas simplement un contexte de la solitude, mais le paradoxe m\u00eame de son inscription. Avec ce qu\u2019il est convenu de nommer le Web 2.0, chacun est autant lecteur qu\u2019inscripteur d\u2019informations19. Ce caract\u00e8re interchangeable de la machinerie informatique faisant que si je suis \u00e9quip\u00e9 pour lire je peux \u00e9crire, entra\u00eene un trouble sans pr\u00e9c\u00e9dent dans la constitution de la solitude et de sa m\u00e9moire. La solitude devient surpeupl\u00e9e et il n\u2019y a aucune contradiction entre elle et la communication, elles se soutiennent l\u2019une l\u2019autre parce qu\u2019il y a en m\u00eame temps la solitude de celui qui \u00e9crit et la r\u00e9ception ind\u00e9finie de ceux qui pourraient lire. Cette bouteille jet\u00e9e \u00e0 la mer d\u2019Internet, ces blogues, ces textes et ces statuts sur les r\u00e9seaux sociaux sont le r\u00e9cit d\u00e9doubl\u00e9 de notre isolement qui exprime la dissym\u00e9trie radicale et structurante entre le destinateur et les destinataires. Elle est sans doute aussi ancienne que l\u2019\u00e9criture, mais avec le r\u00e9seau elle se mat\u00e9rialise imm\u00e9diatement, \u00e0 l\u2019instant m\u00eame de l\u2019\u00e9criture-publication, dans l\u2019\u00e9clair des moteurs de recherche et des consultations. Comment ne pas sentir cette \u00e9trange solitude au milieu de ces lectures potentielles ? Ailleurs20, j\u2019ai tent\u00e9 d\u2019esquisser cet \u00eatre ensemble utopique, cette configuration \u00e9trange qui surpeuple la solitude et qui d\u00e9peuple la communaut\u00e9. Ce que nous partageons alors est cet incommensurable sans transcendance, il est tout proche, \u00e0 port\u00e9e de regard, insaisissable pourtant. Cette transformation technologique, c\u2019est-\u00e0-dire mat\u00e9rialiste, de l\u2019inscription n\u2019est pas anodine pour notre sujet, car la constitution d\u2019un personnage comme de la solitude aura toujours \u00e9t\u00e9 d\u00e9pendante de ses supports. Le r\u00e9seau multiplie les inscriptions, chaque texte est un personnage solitaire qui se donne \u00e0 lire, il est hant\u00e9 par son oubli dans la multiplicit\u00e9 des autres inscriptions, il est d\u00e9j\u00e0 de trop et cet oubli dans cet exc\u00e8s de m\u00e9moire n\u2019est-ce pas \u00ab notre \u00bb solitude, celle dont nous poursuivons le travail quotidiennement ? C\u2019est sans doute pour cette raison que l\u2019opposition entre l\u2019Un et le multiple pour comprendre la solitude est devenue inutile, tout comme ce qui opposait encore le communicable \u00e0 l\u2019incommunicable, le retrait et la donation. Tout est fonction de rapport, de sorte qu\u2019un acte de langage peut bel et bien constituer l\u2019affirmation de la plus grande des solitudes. C\u2019est ainsi qu\u2019Antoine Schmitt, sans doute l\u2019un des artistes qui explore de la fa\u00e7on la plus sensible et intelligente la solitude anthropotechnologique, propose avec Psychic21 (2004) un dispositif qui per\u00e7oit le spectateur. S\u2019affiche alors \u00e0 l\u2019\u00e9cran une tentative de description et d\u2019analyse des motivations du public. Le fait que le texte s\u2019\u00e9crit lettre \u00e0 lettre lie l\u2019installation \u00e0 la temporalit\u00e9 d\u2019une lecture et renverse l\u2019interactivit\u00e9 classique. Ce n\u2019est plus le spectateur qui dans l\u2019opacit\u00e9 de la causalit\u00e9 tente de saisir le fonctionnement, c\u2019est la machine qui essaye de saisir le spectateur, celui-ci en retour se risquant \u00e0 analyser ce qui l\u2019analyse. Il y donc bien l\u00e0 une double solitude, une opacit\u00e9 au coeur de la communication qui soul\u00e8ve l\u2019interpr\u00e9tation comme production de sens. La solitude c\u2019est au moins \u00eatre deux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut remonter jusqu\u2019\u00e0 la mise en s\u00e9rie des z\u00e9ros et les uns qui constituent le monde num\u00e9rique dans sa discr\u00e9tion, dans son pointill\u00e9 incessant reconstitu\u00e9 ins\u00e9parablement par le d\u00e9codage informatique et l\u2019interpr\u00e9tation humaine. \u00c0 la mani\u00e8re de Flatland, il faudrait inventer l\u2019histoire de ces chiffres-l\u00e0 et de leur possible solitude au coeur d\u2019un monde qu\u2019ils ne cessent de d\u00e9composer, de d\u00e9crire et de transformer. La num\u00e9risation, comme fondement de la solitude, ne produit-elle pas des \u00eatres solitaires id\u00e9aux ? Cette id\u00e9alit\u00e9 d\u00e9nombr\u00e9e est-elle semblable \u00e0 l\u2019id\u00e9alit\u00e9 platonici-enne22 ? Ce qui nous importe pour l\u2019instant est de comprendre la loi solitaire du nombre qui les s\u00e9pare et les met c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te selon une logique de la s\u00e9rie. On la retrouve dans nombre d\u2019oeuvres conceptuelles dont, la plus embl\u00e9matique, One and three chairs (1965) de Kosuth, met en sc\u00e8ne une s\u00e9rie diff\u00e9rentielle23. Loin de se r\u00e9p\u00e9ter, la chaise se diff\u00e8re, elle introduit dans la solitude de chaque langage un autre qui est la diff\u00e9rence entre la description et l\u2019expression. La puissance solitaire de nombres a bien s\u00fbr trouv\u00e9 dans le processus d\u2019industrialisation un \u00e9cho. La r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame objet selon la loi du d\u00e9sir de la consommation produit en effet un d\u00e9calage : avoir le m\u00eame pour devenir soi. Si la num\u00e9risation est une mise en s\u00e9rie, c\u2019est-\u00e0-dire un d\u00e9coupage discret qui est organis\u00e9 selon un ordre traduisible, alors celle-ci loin de r\u00e9duire l\u2019exp\u00e9rience selon les z\u00e9ros et les uns, introduit une faille. Le projet de vie (1965-2011) de Roman Opalka montre combien la simplification d\u2019une existence \u00e0 des chiffres intensifie en fait sa temporalit\u00e9 et combien son inscription syst\u00e9matique refusant l\u2019expression au profit d\u2019une pure description rend compte de cette \u00e9trange solitude plong\u00e9e au milieu des autres. Il n\u2019y a jamais autant de vies qu\u2019en regar-<\/p>\n\n\n\n<p>dant un tableau d\u2019Opalka, car chacune d\u2019elle pourrait \u00eatre celle-l\u00e0. L\u2019indiff\u00e9rence \u00e9mouvante, troublante de ces existences num\u00e9ris\u00e9es t\u00e9moigne de la transformation du statut de la solitude et de l\u2019anonymat qui se donne en partage et dont la personnification a trouv\u00e9 de nouveaux plans pour se d\u00e9velopper. Quand Tehching Hsieh r\u00e9alise des performances qui offrent l\u2019image m\u00eame de la solitude, c\u2019est en m\u00eame temps en emportant sa vie au-del\u00e0 de ce qu\u2019elle peut puisqu\u2019il a recours \u00e0 une dur\u00e9e d\u00e9mesur\u00e9e (365 jours) et en rendant syst\u00e9matique son activit\u00e9 selon une logique du chiffre (s\u2019enfermer, vivre dehors, se lier avec quelqu\u2019un, refuser tout rapport \u00e0 l\u2019art), bref en suivant un programme telle une machine. Il produit une alt\u00e9rit\u00e9 (personne ne fait cela), mais la r\u00e9p\u00e9tition est encore diff\u00e9rentielle. Parfaitement r\u00e9alis\u00e9e, elle est invivable, elle emp\u00eache l\u2019identification (jamais je ne ferais cela), mais accentue l\u2019empathie (comment a-t-il pu ?). Hsieh est absolument seul et nous sommes absolument avec lui. La solitude est ce que nous avons en partage. Si, comme le veut le clich\u00e9 modernisme, on est jamais aussi seul que dans une m\u00e9gapole, qu\u2019elle se nomme Tokyo, Hong Kong, New York, Los Angeles ou Shanghai, c\u2019est le r\u00e9seau lui-m\u00eame qui s\u2019offre par un surpeuplement dans lequel tout se d\u00e9peuple parce qu\u2019il y a au sein des machines, qui sont telles des bo\u00eetes noires autistes, ce fr\u00e9tillement incessant des chiffres, ces floculations de pixels et de donn\u00e9es, cette r\u00e9duction performative qui change le monde. Cette solitude ensemble signe notre \u00e8re contemporaine, elle structure sans doute une logique que nous d\u00e9couvrons progressivement et qui rend caduque les divisions entre l\u2019Un et le multiple, la s\u00e9paration et la fusion qui donnaient sens aux grands r\u00e9cits.<\/p>\n\n\n\n<p>Rien ne nous touche plus que quand un personnage est seul parce que c\u2019est cette solitude qui le fait devenir personnage. Il y a donc une \u00e9motion propre \u00e0 la solitude, elle creuse un sillon entre soi et l\u2019autre, entre la diff\u00e9rence infinie qui nous en s\u00e9pare et ce que nous savons parfois silencieusement partager. La solitude est ce peuplement paradoxal et chacun devient un personnage en racontant son abandon, l\u2019enfance orpheline du monde, la souffrance avant toute blessure, avant toute exp\u00e9rience. Il y a des r\u00e9cits singuliers, mais il y a aussi un autre r\u00e9cit, celui-l\u00e0 m\u00eame de l\u2019Histoire, car ne nous y trompons dans les grandes figures solitaires il y a avant tout l\u2019incarnation d\u2019une historicit\u00e9. Chaque \u00e9poque produit sa solitude, regardez Pessoa et ses multiples noms, entendez le soliloque de Robbe-Grillet, ressentez l\u2019interminable d\u00e9flagration de Guyotat. De la m\u00eame mani\u00e8re que les machines sont abandonn\u00e9es, nous sommes seuls dans notre histoire personnelle (quel r\u00e9cit en faire, se demande-t-on chaque matin) et dans l\u2019Histoire. Le personnage incarn\u00e9 par Jean-Luc Godard dans Histoire(s) du cin\u00e9ma est touch\u00e9 par le sentiment vif de cette solitude historique. Il consid\u00e9rera que les films sont les sympt\u00f4mes de cet autre r\u00e9cit, invisible lui, celui de l\u2019histoire. Et pour faire face \u00e0 cette densit\u00e9, \u00e0 ce d\u00e9ferlement d\u2019images mont\u00e9es, ralenties d\u00e9mont\u00e9es, il aura une interface machinique, la table de montage pour voir et revoir les spectres. C\u2019est la rencontre entre deux solitudes, la solitude du cin\u00e9ma et la solitude humaine dans un face \u00e0 face d\u00e9mesur\u00e9 avec ce r\u00e9cit donc on ne conna\u00eet pas l\u2019histoire. L\u2019Histoire est sans histoire. Voil\u00e0 la solitude des personnages que nous pourrions \u00eatre. Les machines informatiques ont transform\u00e9 jusqu\u2019aux conditions de cette solitude historique qui est constitutive de toute civilisation24 parce qu\u2019avec elles nous construisons pi\u00e8ce \u00e0 pi\u00e8ce notre oubli. En enregistrant automatiquement toutes choses, en num\u00e9risant ce qui nous entoure, en rendant compatible tous les m\u00e9dias, nous produisons une telle somme de documents (qu\u2019on n\u2019ose nommer archives) que ceux-ci deviendront intraitables pour les historiens futurs. Lorsque j\u2019\u00e9cris sur le r\u00e9seau, lors je fais des images, j\u2019en ajoute une peu plus dans un contexte d\u00e9j\u00e0 satur\u00e9, ni plus ni moins, et ainsi j\u2019\u00e9labore les conditions de mon oubli. Nous sommes seuls face \u00e0 l\u2019histoire parce qu\u2019en inscrivant tout nous serons oubli\u00e9s. L\u2019hypermn\u00e9sie num\u00e9rique touche \u00e0 l\u2019amn\u00e9sie historique toujours selon cette logique double de la solitude. Nous sommes seuls parce que nous n\u2019avons plus et nous ne voulons plus avoir de grands r\u00e9cits, de principes unificateurs, les h\u00e9g\u00e9monies sont bris\u00e9es. Dans L\u2019Observatoire (1879) de Manet, il y a cette femme, il y a cet homme, ce n\u2019est pas vraiment un couple. Son regard est lointain, elle fixe quelque chose qui est hors du cadre, tandis que l\u2019homme fr\u00f4le sa main, ils sont seuls ensemble. Combien de regards non partag\u00e9s au Balcon (1868-1869) ? Notre solitude est cette attention accord\u00e9e \u00e0 quelque chose qui n\u2019est pas l\u00e0, \u00e0 fleur de monde, juste \u00e0 sa surface et qui s\u2019\u00e9chappe. Nous ne nous voyons pas et notre empathie est dans cette absence. Voici sans doute la condition des Portraits de mon p\u00e8re (1994-95) et de ma m\u00e8re (1996) de Campbell25 : l\u2019apparition de l\u2019image de ces disparus est d\u00e9pendante de l\u2019enregistrement du battement du coeur et de la respiration de l\u2019artiste. Les flux organiques font revivre sous nos yeux une m\u00e9moire selon une infinie solitude de la machine, car la relation entre sa vie et ces vies est technique, \u00e9lectrique, m\u00e9canique. Ce sont des machines \u00e0 vivre et \u00e0 revivre, l\u2019inscription est dans le battement, des disparus qui me font d\u00e9j\u00e0 dispara\u00eetre parce que je me suis enregistr\u00e9, je vais mourir. Cette solitude face \u00e0 l\u2019histoire c\u2019est aussi celle de Memory Recollection26 (1990), dispositif enregistrant les images et les diffusant sur 4 \u00e9crans avec un d\u00e9lai progressif. Selon la l\u00e9gende, l\u2019installation fut vendue \u00e0 un couple de collectionneurs new-yorkais, l\u2019homme meurt, la femme voit alors pendant des ann\u00e9es son \u00e9poux continuer \u00e0 \u00eatre diffus\u00e9 sur les \u00e9crans. Le d\u00e9lai est une solitude, car il est un \u00e9cart \u00e0 soi, de sorte qu\u2019une autoscopie peut \u00eatre solitaire comme le d\u00e9montre le travail vid\u00e9o de Dan Graham dans Time Delay Room (1974). Lorsqu\u2019on se voit avec un l\u00e9ger d\u00e9calage on ne se reconna\u00eet pas imm\u00e9diatement, on se demande qui c\u2019est ou plus exactement quel est ce personnage, parce que la solitude est d\u2019abord une dissemblance structurelle de la perception avec elle-m\u00eame et celle-ci est redoubl\u00e9e par les dispositifs technologiques.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Solidaires<br> (Que faisons-nous avec les machines )<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Oh, mes amis, il n\u2019y a pas d\u2019ami \u00bb27<\/p>\n\n\n\n<p>Si les machines et les \u00eatres humains sont, du point de vue de la solitude, d\u00e9bord\u00e9s \u00e0 leur limite, c\u2019est que la question du bord ou de la jointure doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e sous un nouvel angle. Cette frange entre les deux syst\u00e8mes ne saurait \u00eatre envisag\u00e9 de mani\u00e8re simplement logique ou symbiotique, mais diff\u00e9rentielle, l\u2019\u00e9cart est rapprochant et la proximit\u00e9 ouvre une distance illimit\u00e9e. Ce comportement paradoxal est sans doute li\u00e9 au fait qu\u2019il y a r\u00e9flexivit\u00e9 de part en part entre eux deux. Il n\u2019y a pas d\u2019abord la relation puis la r\u00e9flexion, mais une relation dont la gen\u00e8se est toujours d\u00e9j\u00e0 r\u00e9flexive, d\u00e9doubl\u00e9e et redoubl\u00e9e, transductive. Le plus grand des paradoxes est sans doute que consid\u00e9rant la solitude des machines nous soyons nous seulement dans l\u2019obligation d\u2019analyser ce que devient la solitude des \u00eatres humains, mais lorsqu\u2019on atteint le niveau le plus intense de solitude, d\u2019estimer qu\u2019il faut les approcher deux \u00e0 deux, selon une logique du couple donc, sans doute impossible, diff\u00e9r\u00e9e, mais suspendue. Pour comprendre comment une machine 25 26 27 peut devenir un personnage et de quelle fa\u00e7on elle doit incarner la solitude, c\u2019est la d\u00e9finition m\u00eame de celle-ci qui doit \u00eatre boulevers\u00e9e. Elle n\u2019est pas un sentiment enferm\u00e9 dans le myst\u00e8re d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 qui s\u2019exprime. Elle est d\u00e8s l\u2019origine un ph\u00e9nom\u00e8ne relationnel qui d\u00e9borde aussi bien le sujet dans sa constitution que la machine dans son instrumentalit\u00e9. C\u2019est l\u2019orientation entre les deux qui est disloqu\u00e9e et qui, en se retournant tel un gant, donne \u00e0 voir une autre surface. Gilbert Simondon nous apprend par le bel exemple du modelage comment la boue et les mains sont ins\u00e9parables et de quelle fa\u00e7on le creux se forme et forme la main en ignorant la partie active du processus selon un inconscient technique28. Il y a des fian\u00e7ailles entre la mati\u00e8re et le corps, une zone indistincte, troublante qui fait chavirer notre croyance en un monde s\u00e9par\u00e9 et en notre propre subjectivit\u00e9 solitaire. Il s\u2019agit de d\u00e9construire ce que nous serions tent\u00e9s de nommer l\u2019image de la solitude comme absolu pour atteindre la solitude en tant que structure, c\u2019est-\u00e0-dire, aussi paradoxal que cela puisse sembler \u00eatre, la solitude comme solidarit\u00e9. La machine et l\u2019\u00eatre humain ne sont pas une solidarit\u00e9 parmi les autres, un simple cas, mais la logique m\u00eame de la solidarit\u00e9 parce qu\u2019ils sont constitutifs du dehors (objectivit\u00e9 technique) et de du dedans (subjectivit\u00e9 anthropologique). Mais comment approcher cette solidarit\u00e9 si contradictoire puisqu\u2019elle nous isole ? N\u2019y a-t-il dans cette empathie insensible, dans cette relation sans relation, dans ce d\u00e9calage permanent, dans cette inhumanit\u00e9 qui touche au plus humain, une figure quelque peu pr\u00e9cieuse et rh\u00e9torique ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ordinateur, machine qui a transform\u00e9 massivement notre \u00eatre au monde, n\u2019est pas une technologie parmi d\u2019autres. En effet, sa gen\u00e8se n\u2019est pas seulement instrumentale, elle est aussi de part en part imaginaire. Il y a un v\u00e9ritable mythe fondateur de l\u2019informatique qui est, et vous comprendrez que ce n\u2019est nullement le hasard, le r\u00e9cit d\u2019un personnage solitaire. Le \u00ab Jeu d\u2019imitation \u00bb imagin\u00e9 par Alan Turing en 1950 dans Computing machinery and intelligence29 et renomm\u00e9 par Arthur C. Clarke \u00ab Test de Turing \u00bb en 1968, est une tentative pour savoir si une machine peut penser. On place en communication textuelle un \u00eatre humain avec un ordinateur et un autre \u00eatre humain. Si la personne n\u2019est pas capable de dire lequel de ses interlocuteurs est un ordinateur, on estime que l\u2019ordinateur est intelligent. Ce test est fond\u00e9 sur un jeu classique en Angleterre dans lequel le mari et sa femme vont dans des pi\u00e8ces s\u00e9par\u00e9es et les invit\u00e9s tentent de discuter avec les deux protagonistes en \u00e9crivant des questions et en lisant les r\u00e9ponses qui leur sont envoy\u00e9es. Dans ce jeu l\u2019homme et la femme essayent de convaincre les invit\u00e9s qu\u2019ils sont tous les deux des femmes (c\u00e9libataires?). Dans le Test de Turing il y a une s\u00e9paration construite entre les locuteurs qui produit une impossibilit\u00e9 de reconna\u00eetre \u00e0 qui on fait face. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir de cet isolement que la communication commence. Celle-ci n\u2019a aucunement pour objectif de d\u00e9finir l\u2019essence de notre interlocuteur, mais simplement l\u2019effet qu\u2019il a sur nous, plus exactement encore l\u2019effet d\u2019indiscernabilit\u00e9 qu\u2019a la disjonction entre le dispositif d\u2019isolement et la situation communicationnelle. La logique est ici n\u00e9gative. \u00catre intelligent ne signifie donc aucunement valider la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une subjectivit\u00e9 expressive enferm\u00e9e en elle et pour elle, et qui pour cette raison est inaccessible tant \u00e0 soi qu\u2019aux autres selon Turing, mais seulement de d\u00e9crire l\u2019effet qu\u2019un dispositif a sur nous. Bref, par ce jeu on accorde des r\u00f4les et on cr\u00e9\u00e9 des personnages. Il y a dans le Test de Turing une amusante inversion du \u00ab sujet suppos\u00e9 savoir \u00bb psychanalytique30. Il y a aussi la gen\u00e8se de la solitude sp\u00e9cifique que nous essayons de d\u00e9finir dans ce texte, solitude qui suspend le discours de v\u00e9rit\u00e9 (la question n\u2019est pas de savoir si l\u2019ordinateur est r\u00e9ellement, dans sa solitude propre, intelligent), s\u2019attache aux effets de surface et r\u00e9sulte d\u2019une relation diff\u00e9rentielle. La conversation est fond\u00e9e sur la solitude. Il y a bien s\u00fbr une dimension sexuelle \u00e0 ce jeu qui n\u2019est pas sans rapport avec les machines c\u00e9libataires. The Giver of Names31 (1990-) de David Rokeby est un exemple frappant de communication solitaire qui en nous confrontant \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 machinique nous renvoie \u00e0 nos propres mod\u00e8les et \u00e0 notre propre \u00e9tranget\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019un ordinateur qui tente de nommer des objets. L\u2019installation consiste en une cam\u00e9ra qui observe des objets que les spectateurs peuvent placer sur un pi\u00e9destal. L\u2019ordinateur prend alors une image et r\u00e9alise un certain nombre d\u2019analyses visuelles. L\u2019ensemble du processus est visible sur une projection, on voit l\u2019image r\u00e9aliste de l\u2019objet se transformer en quelque chose de plus en plus abstrait. Le r\u00e9sultat de cette analyse est alors li\u00e9 \u00e0 une base de donn\u00e9es d\u2019objets d\u00e9j\u00e0 connus, d\u2019id\u00e9es, de sensations, etc. Une phrase est alors g\u00e9n\u00e9r\u00e9e \u00e0 partir des donn\u00e9es qui sont les plus proches de l\u2019image. Cette phrase n\u2019est bien s\u00fbr pas la description litt\u00e9rale de l\u2019objet, mais ce n\u2019est pas non plus une phrase g\u00e9n\u00e9r\u00e9e al\u00e9atoirement. Chaque chose que l\u2019ordinateur dit refl\u00e8te d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il a de l\u2019objet. Malgr\u00e9 le fait qu\u2019il n\u2019a pas d\u2019exp\u00e9rience humaine du monde (joie, peine, haine, avoir mal, tomber amoureux, etc.), il fait de son mieux pour d\u00e9crire les objets. La diff\u00e9rence s\u00e9mantique qui se produit entre notre monde et son monde joue telle une r\u00e9interpr\u00e9tation de l\u2019objet initial, un surplus de sens plut\u00f4t qu\u2019un d\u00e9faut de sens. Les associations de l\u2019ordinateur sont en effet souvent signifiantes jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre troublantes, \u00e9mouvantes32. Cette \u00e9motion est la compr\u00e9hension de cette autre solitude, elle n\u2019est pas comme la n\u00f4tre, mais elle la rejoint parce que la solitude n\u2019est pas le pr\u00e9dicat d\u2019un sujet constitu\u00e9, elle est relationnelle entre deux structures en co-constitution. Il n\u2019y a pas de monde, il n\u2019y a que des \u00eeles. Plus amusant et d\u00e9cal\u00e9 encore, Talking Pop Corn33 (2001) de Nina Katchadourian est une machine qui interpr\u00e8te le son des \u00e9clats de ma\u00efs selon le code morse permettant \u00e0 un ordinateur de lire \u00e0 haute voix la suite de lettres ainsi produites. Le premier mot compr\u00e9hensible prononc\u00e9 par cette machine de traduction fut \u00ab We \u00bb figurant dans le langage as\u00e9mantique, mais pourtant signifiant, la constitution d\u2019une entit\u00e9, presque d\u2019un sujet, mais simul\u00e9 dans l\u2019\u00e9change m\u00eame de notre \u00e9coute.<\/p>\n\n\n\n<p>Les relations entre les machines et les \u00eatres humains sont inextricables et si nous concevons les premi\u00e8res selon leur usage, c\u2019est-\u00e0-dire orient\u00e9es par rapport \u00e0 nos attentes, il y a l\u00e0 \u00e0 n\u2019en point douter une figure de l\u2019amiti\u00e9. L\u2019anticipation est \u00e0 double sens, elles nous attendent, nous les attendons, et de cette correspondance nombre de r\u00e9cits cin\u00e9matographiques et litt\u00e9raires en racontent les paradoxes. L\u2019amiti\u00e9 entre les humains et les machines est dysfonctionnelle, alors m\u00eame qu\u2019elles suivent parfaitement le programme, elles d\u00e9rapent parce qu\u2019il y a des ambigu\u00eft\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire des situations langagi\u00e8res ind\u00e9cidables, des diff\u00e9rends pour reprendre ce concept cher \u00e0 Lyotard34, bref des solitudes. Tout se passe comme si la programmation des machines par les humains \u00e9tait une tentative pour r\u00e9gler nos bons rapports avec elles, disons pour cr\u00e9er des relations amicales, mais qu\u2019un \u00e9cart s\u2019infiltrait toujours, non pas un \u00e9cart par rapport \u00e0 la r\u00e8gle, mais un \u00e9cart dans la relation entre le monde et le langage, car la loi, le programme, toujours il faut l\u2019interpr\u00e9ter. Nous sommes seuls dans cette amiti\u00e9 avec les machines, entre notre attente et la tendance de celles-ci \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 nos besoins, mais des besoins sont-ils des attentes et cette correspondance causale n\u2019est-elle pas simplement impossible ? Il y a une solitude structurelle dans l\u2019amiti\u00e9, un isolement de celui qui parle en vain, s\u2019\u00e9puisant dans les mots d\u2019une souffrance, la s\u00e9paration est toute proche, les amis encore pr\u00e9sents, \u00e9coutent, mais d\u2019une oreille chaque jour plus distraite, moins humaine. La distance s\u2019accro\u00eet autour de nous. Les mots alors se ressemblent, leur intensit\u00e9 inimaginable a \u00e9t\u00e9 perdue dans la quotidiennet\u00e9. Ne reste plus que le r\u00e9cit de cette souffrance enfouie, l\u2019habitude d\u2019une amiti\u00e9 sans gain. Nous devenons \u00e0 notre tour des personnages. Grace State Machine35 (2007) de Bill Vorn propose une performance coupl\u00e9e entre une danseuse et un robot pneumatique. Ce dernier r\u00e9agit parfois aux mouvements de la premi\u00e8re, parfois bouge selon une logique qui lui est propre. Se cr\u00e9\u00e9 progressivement une boucle, un feedback dans lequel on ne sait plus qui agit sur l\u2019autre, il n\u2019y a ni passivit\u00e9 ni activit\u00e9, simplement la zone d\u2019un \u00e9change interpassible, un peu maladroit sans doute, rythm\u00e9 par le son de l\u2019air qui souffle dans le m\u00e9tal, aussi h\u00e9sitant et automatique que ma main glissant sur la souris, le curseur au fil de l\u2019\u00e9cran et mon regard suivant cette main fant\u00f4me. Cette amiti\u00e9 solitaire est un circuit ferm\u00e9 li\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 radicale des participants. Elle est ici fonction de l\u2019anticipation corporelle et des pr\u00e9gestes. Walking City (2006) et Living Pod (2003) de Ying Gao35 36 sont l\u2019exemple m\u00eame d\u2019amiti\u00e9s solitaires. Il s\u2019agit de v\u00eatements, mais vid\u00e9s, abandonn\u00e9s, solitaires. Habituellement, ils sont soutenus et soutiennent la forme des corps dans une symbiose \u00e9troite qui voile et d\u00e9voile la peau, chacun a sa surface. Avec Gao, les v\u00eatements sont expos\u00e9s dans leur autonomie, ils ne sont pas fait pour \u00eatre port\u00e9, mais pour entrer dans un autre mode relationnel avec le public qui peut souffler et d\u00e9plier, parcourir avec un faisceau lumineux et faire r\u00e9agir les volutes de tissu. Les v\u00eatements sont une seconde peau, ce sont nos doubles, mais seule reste la persona. Il y a une reconnaissance, mais \u00e9vid\u00e9e. Ce changement de rapport d\u00e9sorganise l\u2019instrumentalit\u00e9 classique du v\u00eatement et leur isolement produit paradoxalement une douce amiti\u00e9, ils deviennent des personnages parce que tels des masques qui ont perdu leur visage37, ils ne sont plus support\u00e9s ou utilis\u00e9s, ce sont encore l\u00e0 des effets de surface. Nous n\u2019y prenons pas place. L\u2019amiti\u00e9 solitaire est ici fonction d\u2019une place laiss\u00e9e vacante et c\u2019est l\u00e0 n\u00f4tre qui est ainsi expos\u00e9e sous nos yeux, nous nous voyons donc absents. La Black Box du Cercle Ramo-Nash (1998) est une installation de Yoon Ja et Paul Devautour consistant \u00e0 appliquer le Test de Turing \u00e0 la figure de l\u2019artiste : \u00ab Le Cercle Ramo Nash introduit donc sa bo\u00eete noire dans l\u2019espace blanc du mus\u00e9e pour nous d\u00e9barrasser de ce que nous ne voyons pas et qui ne nous regarde pas. En dialoguant avec la \u201cBlack Box\u201d, nous sommes plac\u00e9s dans une situation comparable \u00e0 celle du test de Turing. Le cube est en effet assez grand pour qu\u2019un artiste s\u2019y installe, et le visiteur peut se demander parfois si c\u2019est bien \u201cSowana\u201d, un robot de dialogue programm\u00e9 en tant que GPS (G\u00e9n\u00e9rateur de Probl\u00e8mes Sp\u00e9cifiques), qui lui r\u00e9pond. Sachant que la pr\u00e9sentation par Herbert A. Simon de son GPS (General Problem Solver) a marqu\u00e9 le d\u00e9but de l\u2019intelligence artificielle, on comprend bien que l\u2019ambition du Cercle Ramo Nash avec sa \u201cBlack Box\u201d n\u2019est rien moins que de poser l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un artiste artificiel. \u00bb Loin d\u2019\u00eatre une simple simulation, le projet se r\u00e9pand sur diff\u00e9rents plans, une fausse collection, un faux cercle, de faux critiques, pour que le spectateur puisse reconstituer une histoire potentielle parce que les objets sont consid\u00e9r\u00e9s comme des produits d\u00e9riv\u00e9s des \u00e9changes d\u2019informations dans le monde de l\u2019art. Tout ceci joue sur la connivence entre les participants entre un titre, Sowana, emprunt\u00e9 \u00e0 Villers de L\u2019Isle-Adam, une bo\u00eete noire dont les dimensions sont celles de Die (1962) de Tony Smith, de multiples r\u00e9ferences amus\u00e9es \u00e0 Didi-Huberman et \u00e0 Cauquelin : \u00ab Si l\u2019on admet qu\u2019il suffit qu\u2019un robot de dialogue ait l\u2019air intelligent pour qu\u2019il le soit effectivement, acceptera-t-on de consid\u00e9rer pour autant qu\u2019il suffit \u00e0 une proposition artistique d\u2019avoir l\u2019air d\u2019une proposition artistique pour qu\u2019elle le soit vraiment ? Et comment s\u2019y prennent alors les artistes pour faire reconna\u00eetre en tant qu\u2019art des objets, des gestes ou des id\u00e9es qui n\u2019en n\u2019ont d\u2019abord pas vraiment l\u2019air ? On risque l\u2019hypoth\u00e8se, en suivant Maria Wutz, que cela se joue dans la conversation. \u00bb38 La solitude amicale est alors fonction d\u2019une fiction \u00e0 venir dont les fragments sont r\u00e9f\u00e9rentiels et conversationnels ouvrant ainsi la dimension s\u00e9mantique sur un diff\u00e9rentiel entre la donation et l\u2019attente.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 mesure que nous avan\u00e7ons, nous affinons progressivement la structure de la solitude des machines, nous la complexifions parce que le langage pour toucher \u00e0 l\u2019entre-deux auquel nous faisons r\u00e9f\u00e9rence doit passer par des d\u00e9tours. La solitude n\u2019est pas solitaire, mais relationnelle. Elle concerne l\u2019\u00eatre humain et la machine en tant qu\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et subjectivit\u00e9. Elle produit une alt\u00e9rit\u00e9 radicale qui structure de part en part l\u2019acc\u00e8s au monde selon des effets de surface (corps et langage) qui sont la source d\u2019une amiti\u00e9 sans ami et d\u2019une empathie insensible. Les effets de pr\u00e9sence sont aussi des absentements. Pour comprendre de mani\u00e8re vivante cet entre-deux reportons-nous \u00e0 la sc\u00e8ne finale de Blade Runner (1982), film r\u00e9alis\u00e9 par Ridley Scott dont une analyse approfondie aurait permis de d\u00e9montrer qu\u2019il recoupe sc\u00e8ne par sc\u00e8ne les concepts que nous avons d\u00e9velopp\u00e9s plus haut : Roy Batty, un replicant est \u00e0 bout de vie, il se meurt au sommet d\u2019un immeuble. Il s\u2019adresse \u00e0 Rick Deckard qui le pourchassait et auquel il a sauv\u00e9 la vie. Il raconte la solitude de sa perception parce qu\u2019en tant que machine il a pu voir ce que nul homme n\u2019avait jamais vu. Puis dans l\u2019acceptation, il meurt. Le personnage de Roy qui appara\u00eet jusqu\u2019alors un peu artificiel et surexcit\u00e9 s\u2019incarne dans ce d\u00e9nouement parce qu\u2019il devient une machine solitaire et cette solitude pour la machine est la seule fa\u00e7on pour celle-ci non pas de toucher \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 qui est le fantasme d\u2019un sujet, mais \u00e0 la perception en tant que distance rapprochante dont on peut faire le r\u00e9cit. Il cr\u00e9\u00e9 par l\u00e0 m\u00eame l\u2019une des plus intenses sc\u00e8nes d\u2019indistinction entre l\u2019\u00eatre humain \u00e0 la machine, non par anthropomorphisme, mais par un pathos inhumain. Nulle identification donc dans cette zone grise, mais une empathie \u00e0 distance de deux solitudes qui est la condition de possibilit\u00e9 d\u2019une \u00e9motion et d\u2019un imaginaire anthropotechnologique. Si Roy est le plus grand des personnages-machines, c\u2019est parce qu\u2019il est radicalement seul et r\u00e9v\u00e8le la f\u00ealure de l\u2019homme auquel il fait face, ce pr\u00e9tendu homme. Ce n\u2019est pas le fait du hasard si, au-del\u00e0 des paradoxes classiques entourant la r\u00e9flexivit\u00e9 technique qui n\u2019auront \u00e9t\u00e9 peut \u00eatre qu\u2019un moyen de valider en creux la pr\u00e9tendue r\u00e9flexivit\u00e9 humaine, le repliquant est christique. La figure du fils abandonn\u00e9 sur la croix est sans doute le personnage solitaire par excellence qu\u2019Antoine Schmitt a utilis\u00e9 dans Christ Mourant39 (2006). Il s\u2019agit d\u2019un mod\u00e8le 3d d\u2019un bas niveau de ressemblance anthropomorphique qui ne cesse de mourir et qui ne meurt jamais. Il tire sur ses bras, ses jambes, essaye de respirer, s\u2019\u00e9touffe ind\u00e9finiment. Cette installation comportementale condense les diff\u00e9rentes dimensions dont nous avons parl\u00e9 et produit une empathie en l\u2019absence d\u2019\u00eatre humain et au coeur d\u2019une solitude qui n\u2019est ni dans le spectateur ni dans le programme informatique, mais entre eux. La plus grande des solitudes est aussi la plus grande des liaison (la Trinit\u00e9). L\u2019\u00e9motion esth\u00e9tique serait-elle fonction de la reconnaissance d\u2019une solitude dont tout nous s\u00e9pare et auquel donc tout nous ouvre ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Leurs solitudes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Derrida dans L\u2019animal que donc je suis reprend le fil de la question pos\u00e9e par Jeremy Bentham : \u00ab Can they suffer? \u00bb. Comment envisager la diff\u00e9rence radicale des animaux sans la r\u00e9duire, c\u2019est-\u00e0-dire sans l\u2019humaniser ? Une empathie inhumaine est-elle pensable ou pour le dire autrement une amiti\u00e9 sans ami ? Cette question a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e \u00e0 la machine par Jean-Fran\u00e7ois Lyotard \u00ab Vos machines \u00e0 repr\u00e9senter, \u00e0 penser, souffriront-elles ? (\u2026) Il faudrait que le non-pens\u00e9 leur fasse mal, fasse mal. \u00bb40 Peut-\u00eatre a-t-il r\u00e9pondu un peu rapidement par la n\u00e9gative estimant indissociable la pens\u00e9e, le corps et le pathos. En effet, peut-on d\u00e9nier un corps aux machines ? Sait-on vraiment ce qu\u2019est et ce que peut un corps ? Est-il donc impensable qu\u2019il soit relationnel, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il soit l\u2019entre-deux dont nous parlons, la prise d\u2019un creux d\u2019argile et d\u2019une main model\u00e9e ? Dans Les concepts fondamentaux, Heidegger cr\u00e9\u00e9 le personnage-solitude, le personnage-ennui, mais aussi les personnages technique et animal. Il explique que si la pierre est sans monde, l\u2019animal est pauvre en monde. Ce qui lui manque c\u2019est ce que nous avons, nous les \u00eatres humains, le pouvoir de configurer le monde. Il en fait notre souverainet\u00e9. Mais il laisse \u00e0 l\u2019animal une certaine solitude parce qu\u2019il est presque capable d\u2019\u00eatre au monde, tandis que la technique d\u00e9finitivement r\u00e9gl\u00e9e sur le plan de l\u2019instrumentalit\u00e9 ne peut que r\u00e9pondre \u00e0 ce qui en d\u00e9finit l\u2019usage. Ces divisions qui se pr\u00e9supposent toujours elles-m\u00eames, qui s\u2019enroulent dans le point de vue qu\u2019elles adoptent sans les exprimer comme de simples perspectives, ne sont-elles pas signe que nous ne pensons la solitude et la souverainet\u00e9 qu\u2019en terme humain pour tout placer sous notre pouvoir ? Or, comme nous l\u2019avons d\u00e9montr\u00e9, la solitude entre l\u2019\u00eatre humain et la machine doit \u00eatre \u00e9cout\u00e9e selon une certaine solidarit\u00e9 des solitudes, une solidarit\u00e9 sans aucune identification. On est jamais seul tout seul parce que la relation est ant\u00e9rieure aux \u00e9l\u00e9ments qu\u2019elle met en relation, elle est cr\u00e9atrice. Penser l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 de la relation c\u2019est sans doute la premi\u00e8re condition d\u2019une pens\u00e9e v\u00e9ritablement anthropotechnologique. Le sujet est f\u00eal\u00e9, la machine inutile, le monde ne fonctionne plus, il est un d\u00e9sert inhabit\u00e9, voil\u00e0 l\u2019autre face de ce qui tient encore. Les machines sont solitaires parce que la solitude est moins un sentiment subjectif, avec tout ce que le sujet suppose de transcendance, de myst\u00e8re, d\u2019ind\u00e9celable, qu\u2019une expulsion hors de soi, le dernier contact au monde, la sensation la plus minime. La ressemblance de nos avatars est informe41. Tant que l\u2019on posera la question du personnage virtuel d\u2019un point de vue instrumental et mim\u00e9tique, en tentant de s\u2019approcher d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 dont on suppose l\u2019existence, on ne pourra pas comprendre ce qui unit la machine et le personnage par la solitude. L\u2019avatar n\u2019est pas une repr\u00e9sentation parce qu\u2019il y a en notre coeur une diff\u00e9rence r\u00e9p\u00e9t\u00e9e deux fois, une fois dans l\u2019acte, une fois dans le langage, et le langage devient un acte\u2026 Le paradoxe de notre sens intime rejoint la solitude machinique. C\u2019est pourquoi les machines solitaires sont des personnages sans solution qui endurent ind\u00e9finiment leur ind\u00e9termination.<\/p>\n\n\n\n<p>1<br>\nRobbe-Grillet Alain. L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re \u00e0 Marienbad. \u00c9ditions de Minuit, 1968. ISBN 2707303119.<br>\n2<br>\nNovalis. Disciples \u00e0 sais \u2014 Hymnes \u00e0 la nuit \u2014 Journal. Fata Morgana, 2002. ISBN 2851945637.<br>\n3<br>\nLa solitude doit \u00eatre articul\u00e9e \u00e0 la probl\u00e9matique de l\u2019absolu puisque tous deux sont des modes de la d\u00e9liaison.<br>\n4<br>\nDerrida Jacques. S\u00e9minaire, La b\u00eate et le souverain : Volume II. \u00c9ditions Galil\u00e9e, 2010. ISBN 2718608102.<br>\n5<br>\nHeidegger Martin, Herrmann Friedrich-Wilhelm von. Les concepts fondamentaux de la m\u00e9taphysique. Gallimard, 1992. ISBN 2070727084, p.22.<br>\n6<br>\nMichaux Henri. Henri Michaux. Les Grandes \u00e9preuves de l\u2019esprit et les innombrables petites. Gallimard, 1966. p.13-14.<br>\n7<br>\nLe devenir orphelin de la famille est l\u2019objet du film Little Odessa (1994) de James Gray.<br>\n8<br>\nPurves Ted. What We Want Is Free: Generosity And Exchange In Recent Art. State University of New York Press, 2004. ISBN 0791462900.<br>\n9<br>\nFalckenberg Harald, Weibel Peter. Paul Thek: Artist\u2019s Artist. The MIT Press, 2009. ISBN 0262012545.<br>\n10<br>\n\u00ab La panne \u2013 une esth\u00e9tique incidentelle\u00bb [En ligne]. . Disponible sur :<br>\nURL &lt; http:\/\/gregory.incident.net\/pdf\/PANNE.pdf&gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011].<br>\n11<br>\nNunes Mark. Error: Glitch, Noise, and Jam in New Media Cultures. Continuum, 2010. ISBN 144112120X.<br>\n12<br>\n\u00ab Gustav Metzger \u00bb [En ligne]. . Disponible sur : URL &lt; http:\/\/www.luftgangster.de\/gmetzger.html &gt; [consult\u00e9<br>\nle 14 octobre 2010]. Traduction de l\u2019auteur.<br>\n13<br>\nMichel Carrouges. Les Machines c\u00e9libataires. \u00c9dition Arcanes \/ Collection Chiffres, 1954.<br>\n14<br>\nII est n\u00e9cessaire de distinguer l\u2019op\u00e9ration de la fonction, celle-ci restant d\u2019inspiration instrumentale.<br>\n15<br>\nII faudrait introduire ici la notion de machine auto-r\u00e9plicative afin de critiquer ce mod\u00e8le classique.<br>\n16<br>\nDeleuze Gilles, Guattari F\u00e9lix. Capitalisme et schizophr\u00e9nie. L\u2019anti-Oedipe. Nouv. \u00e9d. augm. \u00c9ditions de Minuit, 1972. ISBN 2707300675, p.7-59.<br>\n17<br>\n\u00ab Marqueurs d\u2019incertitude \/ Uncertainty Markers \u2014 JPGauthier_machines \u00bb [En ligne]. . Disponible sur :<br>\nURL &lt; http:\/\/sites.google.com\/site\/jpgauthiermachines\/images-video\/marqueurs-dincertitude\u2013uncertainty-markers &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011].<br>\n18<br>\nLyotard Jean-Fran\u00e7ois. L\u2019inhumain. Galil\u00e9e, 1988. ISBN 2718603305.<br>\n19<br>\nC\u2019est l\u2019objet de l\u2019installation Listening Post (2003) de Mark Hansen et Ben Rubin ou encore de The Dumpster<br>\n(2006) de Golan Levin.<br>\n20<br>\nLa passion des anonymes in Poissant Louise, Tremblay Pierre, Collectif. Esth\u00e9tique des arts m\u00e9diatiques :<br>\nEnsemble ailleurs. Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec, 2010. ISBN 276052485X.<br>\n21<br>\n\u00ab As \u2014 Psychic \u00bb [En ligne]. . Disponible sur : URL &lt; http:\/\/www.fdn.fr\/~aschmitt\/gratin\/as\/txts\/Psychic.html &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011].<br>\n22<br>\nPour aborder ce difficile probl\u00e8me sans doute faudrait-il s\u2019attaquer \u00e0 l\u2019ontologie math\u00e9matique de Badiou (Badiou Alain. L\u2019\u00eatre et l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Seuil, 1988. ISBN 2020098628.) et la confronter \u00e0 l\u2019ontologie performative de l\u2019informatique pour montrer que son abstraction d\u00e9nie d\u2019avance la question anthropologique.<br>\n23<br>\nRobotic Chair (2008) de Max Dean, installation robotique dans laquelle une chaise tente de fa\u00e7on opiniatre de se remonter elle-m\u00eame est tel un \u00e9cho \u00e0 la pi\u00e8ce de Kosuth.<br>\n24<br>\nDiamond Jared. Effondrement : Comment les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9cident de leur disparition ou de leur survie. Editions Gallimard, 2006. ISBN 2070776727.<br>\n25<br>\n\u00ab Jim Campbell : Portfolio : Objects: Memory Works Series: Photo Of My Mother \u00bb [En ligne]. . Disponible<br>\nsur : URL &lt; http:\/\/www.jimcampbell.tv\/portfolio\/objects\/memory_works\/photo_of_my_mother\/ &gt; [consult\u00e9 le<br>\n26<br>\nao\u00fbt 2011].<br>\n26 \u00ab Jim Campbell : Portfolio : Installations : Memory \/ Recollection \u00bb [En ligne]. . Disponible sur :<br>\nURL &lt; http:\/\/www.jimcampben.tv\/portfolio\/installations\/memory recollection\/ &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011].<br>\n27<br>\nAristote, Bod\u00e9\u00fcs Richard. \u00c9thique de Nicomaque. Flammarion, 2004. ISBN 208070947X.<br>\n28<br>\nSimondon Gilbert. Du mode d\u2019existence des objets techniques. Ed. augm. d\u2019une pr\u00e9face. Aubier, 2001.<br>\nISBN 2700734149, p. 134-147.<br>\n29<br>\n\u00ab Computing Machinery and Intelligence A.M. Turing \u00bb [En ligne]. . Disponible sur :<br>\nURL &lt; http:\/\/www.loebner.net\/Prizef7TuringArticle.html &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2010].<br>\n30<br>\nLacan Jacques. Encore : Le s\u00e9minaire, livre XX. Seuil, 1999. ISBN 2020385775, 131.<br>\n31<br>\n\u00ab David Rokeby : The Giver of Names \u00bb [En ligne]. . Disponible sur :<br>\nURL &lt; http:\/\/homepage.mac.com\/davidrokeby\/gon.html &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011]. On pourrait \u00e9galement faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 son installation n-Cha(n)t (2001) dans laquelle nous observons solitairement des machines tentant de communiquer entre elles.<br>\n32<br>\nOn trouve une proc\u00e9dure analyse dans \u00ab If Then \u00bb [En ligne]. . Disponible sur :<br>\nURL &lt; http:\/\/gregory.incident.net\/project\/if-then-logical-imaginary-\/ &gt; [consult\u00e9 le 28 ao\u00fbt 2011].<br>\n33<br>\n\u00ab Nina Katchadourian \u00bb [En ligne]. . Disponible sur :<br>\nURL &lt; http:\/\/www.ninakatchadourian.com\/languagetranslation\/talkingpopcorn.php &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011].<br>\n34<br>\nLyotard Jean-Fran\u00e7ois. Le diff\u00e9rend. \u00c9ditions de Minuit, 1984. ISBN 2707306614.<br>\n35<br>\n\u00ab Bill Vorn Grace State Machines \u00bb [En ligne]. . Disponible sur :<br>\nURL &lt; http:\/\/billvorn.concordia.ca\/robography\/GraceState.html &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011].<br>\n36<br>\n\u00ab Ying gao \u2014 designer \u00bb [En ligne]. . Disponible sur : URL &lt; http:\/\/yinggao.ca\/ &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011].<br>\n37<br>\nUne logique semblable est \u00e0 l\u2019oeuvre dans l\u2019Autre (1992) de Catherine Ikam.<br>\n38<br>\n\u00ab Artifices 4 \u2014 L\u2019auditorium, Conf\u00e9rence non tenue de Paul Devautour \u00bb [En ligne]. . Disponible sur : URL &lt; http:\/\/www.ciren.org\/artifice\/artifices 4\/Actes\/acte6.html &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011].<br>\n39<br>\n\u00ab As \u2014 Christ Mourant (Dying Christ) \u00bb [En ligne]. . Disponible sur :<br>\nURL &lt; http:\/\/www.fdn.fr\/~aschmitt\/gratin\/as\/txts\/ChnstMourant.html &gt; [consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2011].<\/p>\n\n\n\n<p>40<br>\nJean-Fran\u00e7ois Lyotard, Ibid., p.28.<br>\n41<br>\nDidi-Huberman Georges. La ressemblance informe ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille. Macula, 2000. ISBN 286589052X.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Personnage virtuel. Corps performatif: Effets de pr\u00e9sence, sous la direction de Bourassa, R, Poissant, L, PUQ (2013)http:\/\/www.puq.ca\/catalogue\/themes\/personnage-virtuel-corps-performatif-2314.html Personnes \u00ab Vous m\u2019avez demand\u00e9 le nom des personnages. Je vous ai r\u00e9pondu que \u00e7a n\u2019avait pas d\u2019importance. \u00bb La tradition nous apprend que la solitude est la tonalit\u00e9 fondamentale de la philosophie et de l\u2019art. 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