{"id":4217,"date":"2016-03-04T08:41:00","date_gmt":"2016-03-04T07:41:00","guid":{"rendered":"http:\/\/incident.net\/v9\/?post_type=portfolio&#038;p=4217"},"modified":"2020-03-09T15:10:23","modified_gmt":"2020-03-09T14:10:23","slug":"deep-dream","status":"publish","type":"portfolio","link":"https:\/\/incident.net\/?portfolio=deep-dream","title":{"rendered":"Deep Dream : le r\u00eave du r\u00e9seau (2016)"},"content":{"rendered":"\n<p>Substance: Neuroscience &amp; fiction <br>Publishing Editors: Sydney L\u00e9vy UC Santa Barbara, Michel Pierssens Universit\u00e9 de Montr\u00e9al Editors: David F. Bell Duke University, Pierre Cassoue-Nogu\u00e8s Universit\u00e9 de Paris 8, Paul Harris Loyola Marymount University, \u00c9ric M\u00e9choulan Universit\u00e9 de Montr\u00e9al ISSN: 0049-2426, e-ISSN: 1527-2095<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cLe r\u00eave est toujours en avance sur la vie : c\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 absolument acquise, une v\u00e9rit\u00e9 comme 2 et 2 font 4. Ce qui veut dire que la vie v\u00e9rifie toujours ce que le r\u00eave a discern\u00e9 et conclu avant elle.\u201d (Louis Althusser, Lettre dactylographi\u00e9e \u00e0 Claire dat\u00e9e du 22 f\u00e9vrier 1958)<\/p>\n\n\n\n<p>Les destins du cerveau, de la pens\u00e9e et de l\u2019ordinateur semblent \u00eatre devenus inextricables. Non seulement les neurosciences, toute une partie du moins, font appel au paradigme computationnel mais elles op\u00e8rent aussi de fa\u00e7on toute mat\u00e9rielle \u00e0 l\u2019aide d\u2019appareils technologiques, un dispositif centr\u00e9 sur l\u2019ordinateur, pour construire leurs exp\u00e9riences. L\u2019\u00e9mergence m\u00eame de l\u2019ordinateur, au milieu du si\u00e8cle dernier, n\u2019est-elle pas d\u00e9pendante d\u2019une certaine image de la pens\u00e9e et du cerveau ? Il devient finalement difficile de distinguer ces trois images comme si elles ne cessaient de se superposer au travers d\u2019une fiction qui op\u00e8re mat\u00e9riellement sur le monde. C\u2019est cette fiction que j\u2019aimerais explorer afin d\u2019analyser comment la sp\u00e9culation qui privil\u00e9gie le possible sur le r\u00e9el devient technologiquement producteur de \u201cr\u00e9el\u201d et suspend ainsi toute certitude. Notre \u00e9poque semble contenir une \u00e9tranget\u00e9 dont nous pouvons esquisser la silhouette : parall\u00e8lement aux progr\u00e8s des neurosciences, notre syst\u00e8me nerveux est de plus en plus stimul\u00e9 par un environnement num\u00e9rique en r\u00e9seau qui ne nous laisse aucun r\u00e9pit, qui nous d\u00e9vore et que nous d\u00e9vorons. Est-ce une simple co\u00efncidence ou faut-il l\u2019analyser comme une convergence structurelle ? Quel rapport entre le Web qui capture un nombre toujours croissant de comportements et ce cerveau humain envisag\u00e9 du point de vue d\u2019une machine programm\u00e9e et, d\u2019une certaine fa\u00e7on, captur\u00e9 par elle aussi \u00e0 ce second niveau ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CELUI QUI R\u00caVAIT<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a le r\u00eave et il y a le r\u00eave du r\u00eave, c\u2019est-\u00e0-dire le r\u00eave de voir enfin le r\u00eave, le sien, celui d\u2019un autre pour lui faire face, au moment m\u00eame o\u00f9 il a lieu, pas avant, pas apr\u00e8s, mais maintenant. Le d\u00e9sir de rendre contemporains le r\u00e9cit et \u00ab son \u00bb r\u00eave tente de d\u00e9passer un d\u00e9calage puisqu\u2019habituellement je raconte le r\u00eave apr\u00e8s qu\u2019il ait eu lieu1. C\u2019est pourquoi nous ne sommes jamais s\u00fbrs de son statut empirique. Son r\u00e9cit ne pourrait-il pas \u00eatre une cr\u00e9ation apr\u00e8s-coup sans rapport, si ce n\u2019est de surface, avec un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 jamais dissimul\u00e9 ? C\u2019est du fait de cette inextricable incertitude que le r\u00eave est toujours proche d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition selon la figure d\u2019un r\u00eave embo\u00eet\u00e9 dans un autre r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Sleepless (http:\/\/chatonsky.net\/projects\/sleepless), j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 en 2013 une installation pour chambre \u00e0 coucher : le dormeur est muni d\u2019une montre permettant de quantifier son sommeil (lifelogging). Une fois endormi, un dispositif install\u00e9 dans sa chambre se met en marche. Une cam\u00e9ra le filme, tandis qu\u2019un \u00e9cran diffuse son image enregistr\u00e9e la nuit pr\u00e9c\u00e9dente. C\u2019est une image de son inconscience et de ce d\u00e9calage inh\u00e9rent au sommeil. Une personne pourrait entrer dans la chambre, elle devra prendre garde \u00e0 ne pas r\u00e9veiller le dormeur, car alors elle ferait dispara\u00eetre son image et briserait le charme, comme quand une personne dans une exposition se retourne, car elle s\u2019est rendu compte que nous l\u2019observions en train de regarder une \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les neurosciences apparaissent comme un terrain de sp\u00e9culation privil\u00e9gi\u00e9, car, si elles promettent de r\u00e9aliser ce face \u00e0 face avec le r\u00eave, elles produisent des dispositifs technologiques qui ne sont en rien neutres et qui construisent de nouvelles conditions d\u2019exp\u00e9rience et de v\u00e9rification de celle-ci. On a alors du mal \u00e0 distinguer ce qui est observ\u00e9 et ce qui est produit, les deux formant un autre niveau de r\u00e9p\u00e9tition, tout particuli\u00e8rement dans le cas exemplaire du r\u00eave qui met en jeu de fa\u00e7on structurelle ce doute. Comme nous le verrons, lorsque Jack Gallant propose, dans le cadre d\u2019une recherche men\u00e9e en 2011 \u00e0 Berkeley, de ressaisir des images \u00e0 partir de l\u2019activit\u00e9 neuronale, il cr\u00e9\u00e9 un nouvel embo\u00eetement du r\u00eave dans le r\u00eave. Lorsque de surcro\u00eet les images qu\u2019il utilise proviennent de YouTube, il met en question le r\u00f4le du Web dans cette volont\u00e9 de rendre transparent le cerveau, qui ne se limite pas \u00e0 un projet acad\u00e9mique mais s\u2019\u00e9tend sur le corps social lui-m\u00eame. Les machines qui se nourrissent du r\u00e9seau sont-elles \u00e0 m\u00eame de r\u00eaver \u00e0 leur tour ? Quel est le r\u00f4le exact des technologies dans l\u2019observation de \u00ab nos \u00bb r\u00eaves ?<\/p>\n\n\n\n<p>Illustration 1: Image g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par Deep Dream \u00e0 partir d\u2019une source inconnue.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 2015, diff\u00e9rents programmes capables de produire des images, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019imaginer, ont \u00e9t\u00e9 popularis\u00e9s. L\u2019encha\u00eenement des \u00e9v\u00e9nements fut rapide : \u00e0 la fin du mois de mai dernier, une \u00e9quipe japonaise parvient \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des textures photor\u00e9alistes. Le 17 juin, Google publie un article, Inceptionism (Mordvintsev et al.). Le 18 juin, c\u2019est au tour de chercheurs de Facebook de d\u00e9velopper un mod\u00e8le de g\u00e9n\u00e9ration d\u2019images (Denton et al.). Un mois plus tard, ils publient sur le site Github, le code source de ce logiciel nomm\u00e9 Eyescream (https:\/\/github.com\/facebook\/eyescream) capable, \u00e0 partir d\u2019images analys\u00e9es sur le Web, de g\u00e9n\u00e9rer d\u2019autres images de type photographique. Le 12 ao\u00fbt, Google fait de m\u00eame avec Deepdream (https:\/\/github.com\/google\/deepdream). L\u2019engouement fut surprenant et imm\u00e9diat, de nombreux internautes furent fascin\u00e9s par ces images \u00e0 l\u2019origine quelconque (des visages, des paysages, des pizzas) qui, pass\u00e9es \u00e0 la moulinette du logiciel, faisaient appara\u00eetre comme par magie d\u2019autres images (des chiens et des poissons). Elles ressemblaient \u00e0 des hallucinations sous LSD ou psilocybe, une forme s\u2019y transformant en une autre. Le r\u00e9seau de neurones cherche \u00e0 d\u00e9couvrir dans l\u2019image des motifs (patterns) ressemblant \u00e0 une banque d\u2019images et, par it\u00e9rations, il accentue cette proximit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le succ\u00e8s public de cette application peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 au regard de son titre, Deep Dream. Le r\u00eave de cette machine consiste ici \u00e0 halluciner l\u2019image, \u00e0 voir dans une image d\u2019autres images ant\u00e9rieurement m\u00e9moris\u00e9es, donc \u00e0 hanter une image par des apparitions jusqu\u2019\u00e0 ouvrir un monde en flux o\u00f9 chaque chose se fond en autre chose selon une logique de circulation \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les traces visuelles les plus anciennes de l\u2019humanit\u00e92. Deep Dream : au moment o\u00f9 nous nous enfon\u00e7ons dans un r\u00eave, o\u00f9 nous ressentons notre chute, nous prenons conscience d\u2019\u00eatre dans un r\u00eave. La machine ne r\u00eave pas quand elle r\u00eave. En voyant les r\u00eaves de la machine, nous imaginons la machine r\u00eaver<\/p>\n\n\n\n<p>En 1986 para\u00eet une nouvelle d\u2019Isaac Asimov, Le robot qui r\u00eavait, narrant l\u2019invention d\u2019une machine \u00e0 la complexit\u00e9 fractale qui commence \u00e0 r\u00eaver et \u00e0 interpr\u00e9ter son subconscient de sorte qu\u2019il \u00e9chappe \u00e0 tout contr\u00f4le. Il voit en r\u00eave d\u2019autres robots, tous r\u00e9duits en esclavage par l\u2019homme. Il n\u2019a plus conscience des trois lois de la robotique, seulement de la phrase \u00ab Tout robot doit prot\u00e9ger son existence \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce qui fascine les \u00eatres humains dans la possibilit\u00e9 d\u2019une machine qui r\u00eave ? Pourquoi souhaitons-nous voir ce que verrait celle-ci si elle \u00e9tait plong\u00e9e dans le sommeil ? Qu\u2019imaginons-nous quand nous sp\u00e9culons sur ce r\u00eave de la machine ? N\u2019y a-t-il pas un rapport \u00e9troit entre ce r\u00eave embo\u00eet\u00e9 dans un r\u00eave et les neurosciences qui sont des cerveaux, ceux des chercheurs, s\u2019int\u00e9ressant au cerveau ? Quelle est cette r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019imagination, cette image d\u2019image ? Pour quelles raisons strat\u00e9giques Google, une entreprise cot\u00e9e en Bourse, promeut-il avec un tel enthousiasme l\u2019imaginaire psych\u00e9d\u00e9lique du r\u00eave des machines3? L\u2019objet des neurosciences est peut-\u00eatre moins le cerveau que le cerveau du cerveau.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>DANS MON CR\u00c2NE :<br> LA PERFORMATION NEUROTECHNOLOGIQUE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Je ne veux pas donner une d\u00e9finition de la pens\u00e9e, mais si j\u2019avais \u00e0 le faire, je ne pourrais pas dire grand-chose d\u2019autre que c\u2019est une sorte de bourdonnement qui a lieu dans ma t\u00eate.\u201d (Alan Turing4)<\/p>\n\n\n\n<p>Les neurosciences promettent de rendre transparente la corr\u00e9lation entre l\u2019\u00e9tat mat\u00e9riel et localis\u00e9 du cerveau et nos \u00e9tats mentaux. Elles se pr\u00e9sentent ainsi comme scientia, connaissance rigoureuse de ph\u00e9nom\u00e8nes observables. Le fait qu\u2019elles se procurent par cette entreprise une image de leur propre fonctionnement, des cerveaux se tournant vers le cerveau, n\u2019est pas questionn\u00e9. Le fait qu\u2019il faille bien qu\u2019une personne lise cette corr\u00e9lation et admette le bien-fond\u00e9 de cette traduction n\u2019est pas probl\u00e9matis\u00e9 comme tel. Or le statut scientifique de cette corr\u00e9lation est suppos\u00e9, elle op\u00e8re avant toute chose technologiquement, car pour r\u00e9aliser le passage du cerveau aux \u00e9tats mentaux il faut que ceux du scientifique s\u2019appareillent d\u2019instruments. La neuroscience est neurotechnologie, elle n\u2019est pas connaissance du dehors dont la marge d\u2019erreur ne remettrait pas en cause la potentialit\u00e9 objective, mais op\u00e9ration relationnelle instituant les \u00e9l\u00e9ments de la relation.<\/p>\n\n\n\n<p>Illustration 2: Suspension of attention (2013)<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cSuspension of attention\u201d est une installation que j\u2019ai pr\u00e9sent\u00e9e en 2013 au Mus\u00e9e d\u2019art contemporain de Taipei dans laquelle le visiteur met une interface neurologique lisant les ondes \u03b1 et \u03b2, en face de lui une lourde porte de m\u00e9tal. S\u2019il se concentre, elle se d\u00e9place jusqu\u2019\u00e0 frapper le mur du white cube, s\u2019il se relaxe, elle recule. Le visiteur, pour ressentir la jouissance d\u2019\u00eatre dou\u00e9e de pouvoirs psychokin\u00e9siques, doit donc alterner deux \u00e9tats mentaux contradictoires, la concentration et la relaxation. Or cette alternance demande un effort, elle exige une concentration qui surplombe la diff\u00e9rence entre les deux \u00e9tats, me relaxant je dois me concentrer pour me relaxer de mani\u00e8re \u00e0 faire r\u00e9agir la porte. Dans la mesure o\u00f9 la causalit\u00e9 est construite entre la captation des ondes et l\u2019effet sur un objet, le public s\u2019adapte au pouvoir suppos\u00e9 de l\u2019interface neuronale. On ne saurait v\u00e9rifier que celle-ci fonctionne comme elle le pr\u00e9tend, il importe seulement que nous fassions l\u2019effort de nous y adapter.<br>\nLes neurotechnologies sont sp\u00e9culatives, leurs fictions op\u00e8rent sur la r\u00e9alit\u00e9 parce qu\u2019en accordant des pouvoirs \u00e0 ces instruments, nous d\u00e9terminons nos comportements par rapport \u00e0 ceux-ci. Je tends mon attention vers la concentration, la porte ne r\u00e9agit pas, j\u2019en d\u00e9duis que je ne suis pas assez concentr\u00e9, je me focalise plus, la porte bouge, j\u2019ai r\u00e9ussi ! Ce n\u2019est pas seulement le capteur neurologique qui d\u00e9tecte mes changements mentaux, c\u2019est aussi l\u2019image que je me forme de mon cerveau qui est d\u00e9termin\u00e9e par mon d\u00e9sir d\u2019agir sur la porte. On pourrait imaginer un test consistant \u00e0 faire prendre un capteur physiologique quelconque, cardiaque par exemple, pour un capteur neurologique et observer si au bout d\u2019un certain laps de temps le sujet modifie son rythme cardiaque en croyant modifier son \u00e9tat mental. \u00c0 quoi je pense quand je souhaite me concentrer pour bouger cet objet ? Quelle sorte d\u2019imagination, en tant que capacit\u00e9 \u00e0 produire des images, est alors \u00e0 l\u2019\u0153uvre ?<br>\nPierre Cassou-Nogu\u00e8s dans Lire le cerveau (2012) \u00e9labore une certaine relation entre les neurosciences et les technologies que je nommerais performative. Par ce terme, je d\u00e9signe la formation des \u00e9tats r\u00e9flexifs dans un contexte technologique. Ce n\u2019est pas dire l\u00e0 que celui-ci ne capte rien du cerveau, mais que la corr\u00e9lation de ce dernier avec les \u00e9tats mentaux est sp\u00e9culative et qu\u2019on ne saurait en tenir la preuve d\u00e9finitive. Il y a une ind\u00e9cidabilit\u00e9 inh\u00e9rente aux neurotechnologies qui est li\u00e9e \u00e0 la position m\u00eame de celui qui est observateur et observ\u00e9, double position d\u2019une \u201cpositionnalit\u00e9 excentrique\u201d ch\u00e8re \u00e0 Helmuth Plessner. La sp\u00e9culation corr\u00e9lative utilise des fictions mentales (nos croyances) et mat\u00e9rielles (les technologies) pour avoir des effets. La neurotechnologie n\u2019analyse pas le monde tel qu\u2019il est, mais tel qu\u2019il pourrait \u00eatre, de sorte qu\u2019elle le performe. Ceci pourrait \u00eatre rapproch\u00e9 du concept de proph\u00e9ties autor\u00e9alisatrices de Robert King Merton.Au fil du temps, le mur du mus\u00e9e de Taipei fut marqu\u00e9 par les diff\u00e9rents impacts de la porte, gardant dans sa destruction m\u00eame la m\u00e9moire des fictions pass\u00e9es. Chaque trace mat\u00e9rielle \u00e9tait aussi celle d\u2019une tension mentale singuli\u00e8re, d\u2019une image produite pour agir sur un certain \u00e9tat mental. La performation neurotechnologique est inscrite au c\u0153ur m\u00eame du logiciel d\u00e9velopp\u00e9 pour cette installation. La porte ne se d\u00e9place pas au-del\u00e0 d\u2019une certaine valeur fixe \u03b1 et \u03b2, elle bouge selon une diff\u00e9rence entre ces deux valeurs, diff\u00e9rence qui s\u2019adapte \u00e0 chaque spectateur. On n\u2019\u00e9value donc pas sa concentration et sa relaxation, mais sa capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019adapter \u00e0 la captation neurologique, rendant par l\u00e0 m\u00eame inop\u00e9rante la distinction entre une cause et un effet. Cette performation est \u00e0 double sens, elle est une boucle r\u00e9troactive et d\u00e9fie la conception instrumentale de la technique tout comme la souverainet\u00e9 de la pens\u00e9e qui n\u2019est pas immunis\u00e9e contre les infiltrations techniques.<br>\nCes interfaces sont exemplaires de la non-s\u00e9paration entre science, technologie et imaginaire au fil d\u2019un monde qui ne cesse de changer par l\u2019impact de relations dynamiques. Le monde n\u2019est que ce changement. La performation technologique sur le neurologique est aussi pr\u00e9sente dans le cas d\u2019un interfa\u00e7age entre plusieurs cerveaux (brain-to-brain interface). Ainsi, une \u00e9quipe de chercheurs (Pais-Vieira et al) a reli\u00e9 le cerveau de deux rats, le premier encodant les donn\u00e9es sensori-motrices, le second le d\u00e9codant afin de solutionner un puzzle. Les rats se sont-ils adapt\u00e9s au dispositif technique sans conscience de celui-ci ? N\u2019est-ce pas la preuve de l\u2019op\u00e9rativit\u00e9 objective d\u2019un cerveau \u00e0 plusieurs et de la communication t\u00e9l\u00e9pathique ? Est-ce par ailleurs un hasard si par une telle construction on met en sc\u00e8ne des fantasmes anciens ? Pourquoi utilisons-nous des animaux pour d\u00e9jouer les risques de la r\u00e9flexivit\u00e9 humaine, toujours pr\u00eate \u00e0 effacer ses propres traces ? Nous entrons dans une fiction hant\u00e9e par des cerveaux, des animaux, des scientifiques et des machines. Nous entrons dans un r\u00eave qui n\u2019est peut \u00eatre plus le n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>LE R\u00caVE DE LA MACHINE :<br> LA CONTINGENCE PAREIDOLIQUE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u201cMy mind is going.\u201d (Stanley Kubrick, 2001 : l\u2019odyss\u00e9e de l\u2019espace)<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00eave n\u2019est pas simplement un objet d\u2019\u00e9tude (ou de production) pour les neurotechnologies, il est \u00e9galement un mod\u00e8le pour comprendre notre \u00e9tat et celui des relations entre notre psych\u00e9 et les technologies. C\u2019est particuli\u00e8rement vrai du r\u00eave lucide durant lequel le dormeur a conscience d\u2019\u00eatre en train de r\u00eaver, sans que nous ne puissions jamais \u00eatre s\u00fbrs de cet \u00e9tat de conscience, car le sujet racontant apr\u00e8s-coup cette exp\u00e9rience, celle-ci n\u2019est jamais contemporaine de son r\u00e9cit. Le r\u00eave porte sur la r\u00e9flexivit\u00e9. Il semble interroger le r\u00eaveur : es-tu s\u00fbr de r\u00eaver ? Es-tu certain d\u2019\u00eatre celui que tu es et d\u2019\u00eatre contemporain de toi-m\u00eame ? Je l\u2019imagine endormie. Je la vois \u00e0 peine dans l\u2019obscurit\u00e9 de notre chambre. Je sens son souffle sur ma main. Sans doute r\u00eave-t-elle dans le secret de son sommeil. Qui est-elle \u00e0 ce moment pr\u00e9cis ? A-t-elle jamais r\u00eav\u00e9e ou le r\u00eave est-il une construction quand elle me le racontera ? En l\u2019observant, j\u2019appartiens \u00e0 ce r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cDeep Dream\u201d proc\u00e8de par une telle capture qui me semble paradigmatique du dispositif neurotechnologique dans lequel celui qui r\u00eave et celui qui observe le r\u00eaveur ne cessent d\u2019\u00e9changer leur r\u00f4le. Or cet \u00e9change continuel me semble infiniment proche de l\u2019exp\u00e9rience artistique quand, dans un mus\u00e9e par exemple, nous regardons indissociablement les tableaux et les personnes qui les regardent, comme si par l\u00e0 nous nous fournissions une image de nous-m\u00eames en train d\u2019observer les deux, projet\u00e9s et tout \u00e0 la fois d\u00e9tach\u00e9s de nous-m\u00eames, excentr\u00e9s. Lorsque nous parlons du r\u00eave de la machine, nous commen\u00e7ons \u00e0 douter que nous r\u00eavions m\u00eame. En acceptant la possibilit\u00e9 que la machine puisse r\u00eaver, nous nous ouvrons \u00e0 la possibilit\u00e9 que notre r\u00eave est un simple effet de surface.<\/p>\n\n\n\n<p>Illustration 3: Memories center (2014-2015)<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cMemories center\u201d (2014-2015, http:\/\/chatonsky.net\/projects\/center-of-the-memories\/) est une machine que j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 et qui r\u00eave sans interruption. Mais elle n\u2019est pas elle-m\u00eame le sujet de \u201cson\u201d r\u00eave, elle ne r\u00eave que de notre projection en elle : l\u2019anthropologique et le technologique ne sont pas ant\u00e9rieurs \u00e0 leur relation et c\u2019est pourquoi il faut simultan\u00e9ment \u00e9viter l\u2019anthropocentrisme et le technocentrisme dont la forme contemporaine est le singularisme d\u00e9fendu par Google (Kurzweil). L\u2019installation est compos\u00e9e d\u2019une sculpture, r\u00e9alis\u00e9e par Dominique Sirois, repr\u00e9sentant au centre de la salle un data center et d\u2019un triple dispositif de vid\u00e9oprojection. Le programme g\u00e9n\u00e8re, \u00e0 partir d\u2019une base de donn\u00e9es de 20 000 r\u00eaves rassembl\u00e9s \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Californie par Adam Schneider et G. William Domhoff, de nouveaux r\u00eaves gr\u00e2ce \u00e0 des cha\u00eenes de Markov. Tout se passe comme si la machine s\u2019inspirait de nos r\u00eaves pour en produire d\u2019autres leur ressemblant sans leur \u00eatre identiques. Le logiciel d\u00e9tecte dans ces nouveaux r\u00eaves des s\u00e9quences potentielles de mots-cl\u00e9s, et va ensuite chercher dans diff\u00e9rents sites (Flickr, Instagram, Tumblr) des images tagu\u00e9es leur correspondant. Il affiche trois de ces images, une par projecteur, en les traitant avec un filtre habituellement utilis\u00e9 pour la d\u00e9tection de formes en vision artificielle. Une voix de synth\u00e8se f\u00e9minine prononce alors le r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>Les diff\u00e9rentes s\u00e9quences de transformation \u00e0 l\u2019\u0153uvre op\u00e8rent selon des diff\u00e9renciations et des rapprochements : nous nous sommes tous amus\u00e9s \u00e0 chercher une image avec un mot sur Google et \u00e0 observer le d\u00e9calage entre les deux, une image ne pouvant jamais \u201c\u00eatre\u201d un mot. Cette d\u00e9faillance dans la traduction a un effet surprenant, nous sommes sensibles aux raisons de ce d\u00e9calage, nous imaginons des raisons pour lesquelles telle image a \u00e9t\u00e9 tagu\u00e9e de la sorte tant d\u2019un point de vue anthropologique que technologique. Le r\u00eave \u201cde la\u201d machine, puisque c\u2019est nous qui la r\u00eavons autant qu\u2019elle nous r\u00eave, est ici pr\u00e9cis\u00e9ment fond\u00e9 sur ces d\u00e9rapages, sur ces failles de la traduction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des codes num\u00e9riques d\u00e9nu\u00e9s de sens5. Le r\u00eave permet justement ces incidents parce que ceux-ci sont accept\u00e9s d\u2019avance, une incoh\u00e9rence est interpr\u00e9t\u00e9e comme un sens latent \u00e0 d\u00e9couvrir. Par l\u00e0 m\u00eame, il y a une relation structurelle entre le mode de fonctionnement du logiciel informatique et l\u2019imagination humaine. Dans les deux cas, mais selon des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes, ce sont des images d\u2019images. La machine produit obstin\u00e9ment des r\u00eaves \u00e0 partir de nos r\u00eaves, comme nous nous procurons une certaine image de la machine en observant son fonctionnement.<\/p>\n\n\n\n<p>La pareidolia est un ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique o\u00f9 un stimulus est reconnu comme quelque chose qui n\u2019est pas l\u00e0. Sa forme la plus c\u00e9l\u00e8bre est le test de Rorschach. Ainsi, lorsque nous voyons des visages ou des animaux dans les nuages, nous hallucinons une pr\u00e9sence tout en \u00e9tant parfaitement conscients, et m\u00eame heureux, du statut de ceux-ci. Nous nous r\u00e9jouissons de cette faille dans notre perception parce qu\u2019alors nous voyons fonctionner celle-ci \u00e0 sa propre limite. \u00c0 la diff\u00e9rence de la m\u00e9taphore, la pareidolia est as\u00e9mantique et n\u2019est pas une repr\u00e9sentation. Si je vois quelque chose \u00e0 la place d\u2019autre chose, c\u2019est seulement parce que des motifs se ressemblent. Dans L\u2019\u00e9criture des pierres (1970), Roger Caillois d\u00e9crit l\u2019\u00e9motion provoqu\u00e9e par la structure interne des roches dans lesquelles on peut admirer des lignes et des courbes, des couleurs et des scintillements, des quasi-images qui troublent la distinction entre la physis et la tekhn\u00e8 :<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cPresque toujours, il s\u2019agit d\u2019une ressemblance inattendue, improbable et pourtant naturelle, qui provoque la fascination. De toute fa\u00e7on, les pierres poss\u00e8dent on ne sait quoi de grave, de fixe et d\u2019extr\u00eame, d\u2019imp\u00e9rissable et de d\u00e9j\u00e0 p\u00e9ri. Elles s\u00e9duisent par une beaut\u00e9 propre, infaillible, imm\u00e9diate, qui ne doit de compte \u00e0 personne.\u201d(5)<\/p>\n\n\n\n<p>La beaut\u00e9 de ces pierres correspond au d\u00e9calage entre leur ressemblance avec un paysage, un personnage, une sc\u00e8ne, et leur caract\u00e8re imp\u00e9rissable \u00e9chappant \u00e0 la temporalit\u00e9 de l\u2019activit\u00e9 humaine. Ces quasi-images min\u00e9rales ont une gen\u00e8se non intentionnelle et autonome, et pourtant cette absence de vis\u00e9e pr\u00e9alable ne nous emp\u00eache pas d\u2019\u00eatre touch\u00e9es par elles et d\u2019y voir quelques beaut\u00e9s. Quelque chose parle en l\u2019absence de langage. L\u2019imagination humaine se d\u00e9ploie alors dans la lecture de cette \u00e9criture sans alphabet parce qu\u2019elle y ressent comme sa \u201cpropre\u201d limite, son intentionnalit\u00e9 communique avec une ext\u00e9riorit\u00e9. C\u2019est parce que la pareidolia est hors sens qu\u2019elle nous affecte, elle est la rencontre contingente avec un monde. Si nous voyons un visage humain dans ces nuages, c\u2019est parce que la rencontre avec la mati\u00e8re est \u00e9garante et que nos cat\u00e9gories sont infond\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cDeep Dream\u201d est la rencontre entre la contingence de la programmation informatique et la contingence anthropologique de l\u2019imagination, c\u2019est-\u00e0-dire de ce qui fait image. Ces deux contingences sont fort diff\u00e9rentes. L\u2019une est fond\u00e9e sur des signes d\u00e9nu\u00e9s de sens et des variables, l\u2019autre sur des possibles. Or cette rencontre est elle-m\u00eame performative, elle produit une nouvelle image qui d\u00e9termine tout aussi bien nos esprits que les technologies. Un r\u00e9seau de neurones tente de reconna\u00eetre dans les motifs d\u2019une image quelconque des images qu\u2019il a en m\u00e9moire. Il injecte alors ces images et ainsi de suite jusqu\u2019\u00e0 recouvrir l\u2019image initiale de celles qu\u2019il a en m\u00e9moire. Il hallucine sa m\u00e9moire parce qu\u2019il cherche d\u2019avance, dans la d\u00e9composition de l\u2019image en motifs, cette convergence. La pareidolia est l\u2019un des points de jonction entre la recherche informatique et la divination (Barros, M. de., 2015) qui consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 voir ce qui n\u2019est pas l\u00e0. Le complotisme contemporain fait aussi souvent usage de cette m\u00e9thode pour proposer des interpr\u00e9tations alternatives \u00e0 partir de \u201cpreuves\u201d visuelles.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>INTERNET, NOTRE DERNIER MONDE :<br> LA CAPTURE EXISTENTIELLE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u201cComment l\u2019impossible juxtaposition de singularit\u00e9s intenses donne-t-elle lieu au registre et \u00e0 l\u2019enregistrement ?\u201d (Lyotard, Economie 28)<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00eave est produit par \u201cMemories center\u201d en glanant de l\u2019iconographie sur le r\u00e9seau. Il me semble particuli\u00e8rement important de replacer les d\u00e9bats actuels sur la place de l\u2019informatique dans les neurosciences dans le contexte de notre quotidiennet\u00e9 qui est litt\u00e9ralement hant\u00e9e par le Web. Si les neurosciences produisent un imaginaire de la subjectivation, celle-ci est largement structur\u00e9e par Internet. Or si nous concevons spontan\u00e9ment ce dernier comme un moyen \u00e0 notre service, nous devons aussi reconna\u00eetre qu\u2019il influence nos d\u00e9sirs, notre sentiment d\u2019\u00eatre au monde, nos mani\u00e8res d\u2019\u00eatre. D\u00e8s lors, il faut sans doute lui appliquer le r\u00e9alisme relationnel et comprendre que son incroyable mondialisation n\u2019est pas tant li\u00e9 \u00e0 un opportunisme passager, qu\u2019\u00e0 une structure plus profonde. Ce r\u00e9alisme doit consid\u00e9rer la possibilit\u00e9 de l\u2019autonomie du r\u00e9seau comme mani\u00e8re d\u2019aborder la complexit\u00e9 de son image. Il ne faudra donc pas s\u2019\u00e9tonner de voir appara\u00eetre au fil des lignes l\u2019image d\u2019un organisme dou\u00e9 d\u2019une quasi-volont\u00e9, une mani\u00e8re du suspend donc nous parlions pour commencer.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019est beaucoup \u00e9tonn\u00e9 de l\u2019accumulation insens\u00e9e des donn\u00e9es par les grands acteurs du Web 2.0. Pourquoi cette obsession \u00e0 enregistrer tous les faits et gestes des individus malgr\u00e9 leur caract\u00e8re anodin ? Le co\u00fbt impliqu\u00e9 par un tel enregistrement n\u2019est-il pas vain tant ces donn\u00e9es sont, dans la plupart des cas, inutilisables, car sans int\u00e9r\u00eat ? R\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la quantit\u00e9 du big data c\u2019est, me semble-t-il, voir comment articuler l\u2019intensit\u00e9 des singularit\u00e9s existentielles \u00e0 la quantification et \u00e0 l\u2019automatisation num\u00e9rique. C\u2019est aussi sans doute consid\u00e9rer que le r\u00e9seau est un dispositif de capture des existences humaines permettant aux machines de cr\u00e9er des bases de donn\u00e9es d\u2019un monde qui semble au premier abord leur \u00e9chapper, le monde humain, le monde du sens. Mais ce monde s\u00e9mantis\u00e9 pourrait bien, par cet enregistrement \u00e0 une \u00e9chelle qu\u2019aucune civilisation n\u2019avait jusqu\u2019alors mis en place, \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 dans l\u2019ordre de la quantit\u00e9 : en enregistrant le grand nombre, on pourra en tirer des statistiques permettant une pr\u00e9vision des comportements futurs. Peu importe que ces pr\u00e9visions soient exactes ou inexactes, il suffit qu\u2019elles soient consid\u00e9r\u00e9es comme telles pour qu\u2019elles se r\u00e9alisent effectivement. La pr\u00e9diction comportementale imagine l\u2019avenir en r\u00e9duisant ce qui est \u00e0 venir \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On a souvent analys\u00e9 le Web comme un syst\u00e8me de surveillance que les sujets alimentaient de mani\u00e8re na\u00efve en vaquant \u00e0 leur occupation quotidienne de navigation. Or la destination de cette surveillance, politique et \u00e9conomique, n\u2019est que l\u2019autre nom d\u2019une r\u00e9ification technologique. Ce dont il s\u2019agit c\u2019est de transf\u00e9rer le monde commun des humains aux machines. NELL : Never-Ending Language Learning (http:\/\/rtw.ml.cmu.edu\/rtw\/) consiste par exemple \u00e0 apprendre \u00e0 une machine, gr\u00e2ce au Web, le sens du monde constitu\u00e9 de textes et d\u2019images. Il importe de dire que le sens n\u2019est pas une chose, tout au plus une croyance, \u00ab un bourdonnement dans la t\u00eate \u00bb, qui produit des effets et qu\u2019il est par l\u00e0 m\u00eame simulable. Le r\u00e9seau n\u2019est plus un outil de m\u00e9diation entre des \u00eatres humains, mais un instrument de capture du monde commun anthropologique par les machines. Il faut bien comprendre que si cette capture est fantasmatique, elle n\u2019est pas pour autant sans effet. La capture existentielle est au c\u0153ur du projet singulariste de Google comme du r\u00e9cit des m\u00e9dias de masse. \u00c0 partir de toutes ces donn\u00e9es, une machine ne pourrait-elle pas r\u00eaver ce que nous sommes, ce que nous avons \u00e9t\u00e9 ? Elle pourrait assez simplement produire de nouvelles donn\u00e9es \u00e0 partir de celles recueillies, et faire un \u201cdouble\u201d de toutes nos histoires, suffisamment ressemblant pour \u00eatre indiscernable et diff\u00e9rent pour \u00eatre singuli\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Illustration 4: \u201cMy mind is going\u201d (2014)<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cMy mind is going\u201d (2014) est un logiciel que j\u2019ai con\u00e7u et qui navigue automatiquement sur le Web \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un \u00eatre humain. Il y a le navigateur, le curseur de la souris, les temps d\u2019attente. Il cherche sur le r\u00e9seau quelque chose, une intelligence, Ray Kurzweil, des donn\u00e9es scientifiques. Mais ces recherches ne sont pas totalement pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9es parce qu\u2019il peut d\u00e9tecter un mot-cl\u00e9 et poursuivre une recherche qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vue. Ses objectifs changent \u00e0 mesure qu\u2019il navigue. Le logiciel rencontre un monde. L\u2019important est que cette d\u00e9rive est per\u00e7ue par un observateur humain (il s\u2019agit d\u2019un dispositif artistique) qui interpr\u00e8te ce qu\u2019il voit en tant que cela ressemble \u00e0 une navigation humaine sans qu\u2019elle soit pilot\u00e9e par un \u00eatre humain. Cette ressemblance \u00e9carte la repr\u00e9sentation, nous sommes et nous ne sommes pas humains, nous sommes hant\u00e9s par la machine \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un spectre. Ce n\u2019est pas que la machine s\u2019humanise ou que l\u2019\u00eatre humain devient de plus en plus technique, c\u2019est que notre imagination, les images de nos images, est investie par la machine.<\/p>\n\n\n\n<p>La sp\u00e9culation est la suivante: si les machines, par l\u2019interm\u00e9diaire du Web, nous capturent pour nous r\u00e9p\u00e9ter de mani\u00e8re non identique, ne peut-on pas proposer que l\u2019histoire de la mim\u00e9sis et de l\u2019art est fondamentalement l\u2019histoire d\u2019un remplacement de l\u2019\u00eatre humain par ce qu\u2019il a toujours \u00e9t\u00e9, une machine se r\u00eavant humain et un humain embo\u00eet\u00e9 dans le r\u00eave d\u2019une machine ? La th\u00e8se organologique serait \u00e9galement ontologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Une recherche men\u00e9e en 2011 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Berkeley propose de reconstruire un film \u00e0 partir de l\u2019activit\u00e9 neurologique, comme l\u2019\u00e9crit Jack Gallant \u201cWe are opening a window into the movies in our minds\u201d (cit\u00e9 dans Beciri). On enregistre celle-ci sur plusieurs personnes qui regardent pendant plusieurs heures des films. On constitue \u00e0 partir de l\u00e0 un dictionnaire qui met en corr\u00e9lation les objets visuels (formes, contours, mouvements) avec l\u2019activit\u00e9 du cerveau. On enregistre ensuite l\u2019activit\u00e9 de celui-ci face \u00e0 de nouvelles images pour tester la qualit\u00e9 de la corr\u00e9lation. Enfin, on construit une base de donn\u00e9es constitu\u00e9e de 5000 heures de vid\u00e9os al\u00e9atoirement t\u00e9l\u00e9charg\u00e9es sur YouTube que l\u2019on met en relation avec le dictionnaire afin de construire des pr\u00e9dictions neuronales. On s\u00e9lectionne, en observant le cerveau, les 100 s\u00e9quences les plus proches de cette activit\u00e9 et on les superpose. On peut ainsi d\u00e9duire ce que voit une personne en observant l\u2019activit\u00e9 de son cerveau. Les images produites par la machine, fruit de la superposition de plusieurs s\u00e9quences, ont une qualit\u00e9 esth\u00e9tique remarquable, elles ressemblent \u00e9trangement \u00e0 des tableaux de William Turner : les couleurs et la lumi\u00e8re, l\u2019absence d\u2019horizon et de sol stable, le caract\u00e8re fluxionnel et tumultueux des formes.<\/p>\n\n\n\n<p>Illustration 5: Joseph Mallord William Turner, Le bateau n\u00e9grier (1840)<\/p>\n\n\n\n<p>Dans Le Bateau n\u00e9grier (1840), Turner repr\u00e9sente un \u00e9v\u00e9nement qui a eu lieu lorsque le capitaine d\u2019un navire d\u00e9couvrit que l\u2019assurance ne couvrait que les esclaves morts noy\u00e9s et non ceux morts \u00e0 bords. Il d\u00e9cida alors de jeter \u00e0 la mer les malades et les mourants. Comme le remarque Hito Steyerl, \u201cIn this painting, the horizon line, if distinguishable at all, is titled, curved, and troubled. The observer has lost his stable position. There are no parallels that could converge at a single vanishing point.\u201d (20) La perte d\u2019un sol stable qui fixe le sujet par rapport \u00e0 une autorit\u00e9 ancr\u00e9e dans la perspective d\u00e9stabilise notre position.<br>\nOr, dans le cas de la reconstruction neurologique des images, ce hors-sol est d\u00e9termin\u00e9 par un double mouvement : la quantification de l\u2019activit\u00e9 du cerveau et la superposition d\u2019images venant du Web. Le doublement de cette moyenne qui par la reconstruction et la traduction fait passer le signal du c\u00f4t\u00e9 du code, le code du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019image, implique une double capture anthropotechnologique. Celle-ci est bien un r\u00eave embo\u00eet\u00e9 dans un r\u00eave. Ce n\u2019est pas la technicisation de l\u2019\u00eatre humain ou l\u2019humanisation de la machine, c\u2019est l\u2019enchev\u00eatrement inextricable entre les deux. Ce n\u2019est pas seulement l\u2019\u00eatre humain qui est somm\u00e9 de r\u00e9pondre correctement \u00e0 la quantification et \u00e0 la d\u00e9coupe num\u00e9rique, c\u2019est aussi la machine qui doit obstin\u00e9ment r\u00e9pondre de l\u2019\u00eatre humain et l\u2019anticiper, le r\u00e9pliquer. Il s\u2019agit de concentrer alors son attention sur la qualit\u00e9 des images qu\u2019une telle exp\u00e9rience produit, sur leur \u201cplasticit\u00e9\u201d, au sens o\u00f9 Catherine Malabou utilise cette notion, afin de comprendre qu\u2019Internet est un monde et peut \u00eatre le dernier.<\/p>\n\n\n\n<p>Si de plus en plus d\u2019exp\u00e9riences en neurosciences vont piocher dans les ressources du r\u00e9seau, c\u2019est parce que celui-ci constitue une base gigantesque de donn\u00e9es renseign\u00e9es par les individus eux-m\u00eames qui deviennent simultan\u00e9ment sujet et objet de cette classification. Au-del\u00e0 d\u2019un discours parfois manich\u00e9en critiquant cette surveillance int\u00e9rioris\u00e9e et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, il s\u2019agit de percevoir la profondeur et l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du processus en cours. Tout semble se passer comme si les comportements humains \u00e9taient captur\u00e9s par une intelligence ahumaine utilisant, \u00e0 la mani\u00e8re de la \u201cx\u00e9no\u00e9conomie\u201d de Nick Land, les capacit\u00e9s de l\u2019ennemi \u00e0 son profit. Cette ext\u00e9riorisation d\u2019un processus qui appara\u00eet aux yeux du sens commun, en tant que technique, comme d\u00e9termin\u00e9 par l\u2019\u00eatre humain, signale un renversement, tout aussi fictionnel, du possible. Le Web grandit plus vite que notre capacit\u00e9 \u00e0 le consulter, alors m\u00eame que nous semblons \u00eatre au c\u0153ur de son dispositif. Notre activit\u00e9 produit quelque chose qui d\u00e9passe nos capacit\u00e9s nerveuses, par la vitesse de traitement num\u00e9rique, et intellectuelles, par le grand nombre de donn\u00e9es. Ce produit de notre activit\u00e9 nous excentre, tout comme nous sommes excentr\u00e9s par les proc\u00e9dures d\u2019analyse et de quantification de l\u2019activit\u00e9 neurologique, nous nous observons comme du dehors. Lorsque nous regardons les images vacillantes qui mettent en relation YouTube et le cerveau, nous y reconnaissons simultan\u00e9ment les images d\u2019origine tout en y voyant autre chose, une production, une imagination, l\u2019apparition du nouveau. Cette juxtaposition de la reconnaissance et du nouveau est le caract\u00e8re spectral de ces technosciences o\u00f9 quelque chose revient pour la premi\u00e8re fois. Il faut parvenir \u00e0 penser dans ces images superpos\u00e9es, en m\u00eame temps la mim\u00e9sis et en m\u00eame temps une image jamais vue, c\u2019est-\u00e0-dire une nouvelle gen\u00e8se de l\u2019image, fruit de la rencontre entre la d\u00e9composition du signal analogique en code num\u00e9rique et le monde du Web. Le monde ne se constitue que de cet exc\u00e8s ambigu, que de ce sol d\u00e9faillant qui se d\u00e9robe sous nos pieds: \u201cOn peut penser que si nous avons le sentiment d\u2019un quelque chose au-del\u00e0 de nos repr\u00e9sentations, ce n\u2019est pas parce que nos diff\u00e9rentes sensations convergent vers un centre logique qui fonctionne comme leur \u201csupport\u201d (l\u2019objet transcendantal = X de Kant ou de Husserl), mais parce que nous avons conscience de ne pouvoir faire qu\u2019un usage limit\u00e9 du monde, et qu\u2019il y a forc\u00e9ment plus dans le possible que dans le r\u00e9el.\u201d (62-63, nous soulignons). C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 partir de ce monde, comme possible qui exc\u00e8de le r\u00e9el, que la capture existentielle du Web op\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>LE R\u00caVE DANS LE R\u00caVE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u201cUn concept non existentiel de la finitude.\u201d (Malabou, Avant demain 320)<\/p>\n\n\n\n<p>Illustration 6: Deep Matter (2015-2016)<\/p>\n\n\n\n<p>Deep Matter (2015-2016) est un projet de recherche-cr\u00e9ation que je suis en train de d\u00e9velopper. Il s\u2019agit d\u2019un environnement compos\u00e9 de plusieurs pi\u00e8ces dont l\u2019\u00e9l\u00e9ment central est une imprimante 3D. Celle-ci se meut de fa\u00e7on organique et montre ses entrailles, c\u2019est-\u00e0-dire le volume en cours de production. Diff\u00e9rents capteurs permettent d\u2019\u00e9couter ses bruits m\u00e9caniques et par un traitement en temps r\u00e9el de composer des nappes sonores. Une cam\u00e9ra 4K observe ce que l\u2019imprimante produit et le diffuse en projection. Un logiciel inspir\u00e9 de Deep Dream analyse ces images et tente, en cours d\u2019impression, d\u2019y reconna\u00eetre d\u2019autres images qu\u2019il a en m\u00e9moire. Il d\u00e9crit ce qu\u2019il voit par cette corr\u00e9lation en superposant des sous-titres. Bien s\u00fbr, le logiciel fait des erreurs dans ses descriptions, interpr\u00e8te mal les formes selon une logique analogue \u00e0 la pareidolia. Au bout d\u2019un certain laps de temps, il utilise cette reconnaissance, bonne ou mauvaise, pour produire un nouvel objet, et ainsi de suite.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019installation d\u00e9tourne la notion de feed-back parce que celle-ci ne sert plus \u00e0 affiner une pr\u00e9vision, par exemple le point d\u2019impact d\u2019un missile, mais seulement \u00e0 produire obstin\u00e9ment quelque chose en s\u2019observant. Dans la mesure o\u00f9 cette observation est d\u00e9faillante, l\u2019autor\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9 du syst\u00e8me produit de la diff\u00e9rence. La boucle s\u2019\u00e9chappe d\u2019elle-m\u00eame parce qu\u2019elle est d\u00e9nu\u00e9e de sens et c\u2019est ce qui l\u2019ouvre aux possibles, c\u2019est ce qui lui permet d\u2019op\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cVoici l\u2019histoire que j\u2019aurais aim\u00e9 raconter : que la r\u00e9p\u00e9tition s\u2019\u00e9vade de la r\u00e9p\u00e9tition pour se r\u00e9p\u00e9ter. Qu\u2019en cherchant \u00e0 se faire oublier, elle fixe son oubli, et ainsi r\u00e9p\u00e8te son absence.\u201d (Lyotard, L\u2019inhumain 165).<\/p>\n\n\n\n<p>Le nouvel objet imprim\u00e9 est bien tir\u00e9 de l\u2019objet pr\u00e9c\u00e9dent, ils entretiennent un lien, mais celui-ci est tra(ns)ductif c\u2019est-\u00e0-dire que la traduction (un objet, une image, des motifs, de donn\u00e9es, une description) se r\u00e9pand de proche en proche, garde des traces des \u00e9tapes pr\u00e9c\u00e9dentes, mais s\u2019en d\u00e9cale parce qu\u2019elle fonctionne sur l\u2019individuation m\u00eame de l\u2019objet, c\u2019est-\u00e0-dire pour le dire concr\u00e8tement sur sa production mat\u00e9rielle progressive par une machine r\u00e9plicative. Deep Matter rejoue la th\u00e9orie de la \u201cgel\u00e9e grise\u201d propos\u00e9e par Eric Drexler dans Engines of Creation (1986) o\u00f9 des machines auto-r\u00e9plicatives deviennent hors de contr\u00f4le et consomment l\u2019ensemble des ressources terrestres selon une courbe exponentielle. Cette th\u00e9orie trouve son origine chez John von Neumann et me semble consubstantielle \u00e0 la cybern\u00e9tique et au destin de l\u2019informatique.<\/p>\n\n\n\n<p>La boucle qui s\u2019\u00e9chappe d\u2019elle-m\u00eame en tant que r\u00e9p\u00e9tition intensive qui produit de la diff\u00e9rence, se retrouve non seulement sur le plan macroscopique de l\u2019anthropotechnologique, mais aussi au niveau microscopique du programme. En effet, si Deep Dream tente de reconna\u00eetre des motifs dans une image, il introduit un feed-back puisqu\u2019\u00e0 chaque it\u00e9ration il place dans l\u2019image ce qu\u2019il voit. S\u2019il reconna\u00eet un chien, il le fait progressivement appara\u00eetre: \u201cWhatever you see there, I want more of it!\u201d (Mordvintsev et al.) La variabilit\u00e9 de l\u2019image num\u00e9rique, notre capacit\u00e9 \u00e0 modifier un fichier sans devoir en changer, introduit une mutabilit\u00e9 hallucinatoire et surinterpr\u00e9tative. C\u2019est parce que le programme voit des chiens que ceux-ci apparaissent \u00e0 nos yeux, de la m\u00eame mani\u00e8re que nous observons les \u201cerreurs\u201d faites par Deep Matter. Avec l\u2019intelligence artificielle, il ne s\u2019agit aucunement d\u2019attribuer en propre une intelligence \u00e0 une machine (ou \u00e0 l\u2019\u00eatre humain), mais seulement de l\u2019observer dans un jeu relationnel entre eux deux. Cette relationnalit\u00e9 est le possible. Or les neurosciences, en faisant usage m\u00e9taphoriquement et op\u00e9rationnellement de l\u2019informatique en tant qu\u2019image des processus mentaux, produisent in\u00e9vitablement ce qu\u2019elles annoncent.<\/p>\n\n\n\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re que le r\u00e9seau de neurones hallucine dans des pizzas des mollusques et des chiens, nous hallucinons la technoscience et notre \u201cpropre\u201d cerveau. En ce sens, l\u2019embo\u00eetement d\u2019un r\u00eave dans un autre r\u00eave, le r\u00eave lucide qui nous fait chuter de fa\u00e7on infinie parce que le sol n\u2019existe plus, aurait une affinit\u00e9 avec l\u2019embo\u00eetement entre (neuro)science et imaginaire. On regarde l\u2019imprimante 3D surinterpr\u00e9ter un objet qu\u2019elle est en train de produire, comme on regarde dans un mus\u00e9e les visiteurs d\u2019une exposition captur\u00e9s par les \u0153uvres. Sans doute se dit-on silencieusement qu\u2019il y a quelqu\u2019un d\u2019autre derri\u00e8re nous qui nous regarde les regarder. Nous ne nous retournons pas de peur de faire face au vide, voici de quoi est fait la profondeur de nos songes. Le clavier de l\u2019ordinateur est sous nos doigts, nous pianotons et inscrivons chacun de nos gestes sur le Web comme si nous existions en dehors de la machine.<\/p>\n\n\n\n<p>Works cited<br>\nBarros, Manuella de. Magie et Technologie. Paris : Supernova, 2015<br>\nBeciri, Damir. \u201cA Step Toward Mind Reading\u201d. Robotaid (2011) (http:\/\/www.robaid.com\/tech\/a-step-toward-mind-reading-of-the-moving-images-in-our-brains.htm)<br>\nCaillois, Roger. L\u2019e\u0301criture des pierres. Paris : Flammarion, 1970.<br>\nCassou-Nogu\u00e8s, Pierre. Lire le cerveau.Paris: Seuil, 2012.<br>\nCopeland, Jack. \u201cA Lecture and Two Radio broadcast by Alan Turing\u201d, in K. Furukawa, D. Michie and S. Muggleton (ed..) 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Bell Duke University, Pierre Cassoue-Nogu\u00e8s Universit\u00e9 de Paris 8, Paul Harris Loyola Marymount University, \u00c9ric M\u00e9choulan Universit\u00e9 de Montr\u00e9al ISSN: 0049-2426, e-ISSN: 1527-2095 \u201cLe r\u00eave est toujours en avance sur la vie : c\u2019est une v\u00e9rit\u00e9&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4218,"template":"","meta":[],"portfolio_category":[28,21],"portfolio_tag":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/portfolio\/4217"}],"collection":[{"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/portfolio"}],"about":[{"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/portfolio"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/portfolio\/4217\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4282,"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/portfolio\/4217\/revisions\/4282"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4218"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4217"}],"wp:term":[{"taxonomy":"portfolio_category","embeddable":true,"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fportfolio_category&post=4217"},{"taxonomy":"portfolio_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/incident.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fportfolio_tag&post=4217"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}